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OLIVIER Torrente

Bienvenue aux “néobanques vertes”… mais attention au greenwashing !

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Les annonces de lancement de “néobanques vertes” (Tomorrow, Helios, Green-got, Onlyone, etc.) se sont récemment multipliées (cf Les Echos et La Tribune). Ces articles se basent sur les déclarations de ces acteurs. Je vous propose d’abord de mettre en perspective leur apparition dans la transformation plus globale du secteur financier. Cette transformation vers un système plus vertueux et plus durable, sur laquelle tout le monde (au moins en paroles) s’accorde, et qu’ont initié depuis plus de 30 ans les banques éthiques. Nous verrons le rôle positif que peuvent jouer ces “néobanques vertes”. Puis nous irons creuser un peu plus leurs modèles, et découvriront pourquoi, aujourd’hui, ce sont surtout des exemples de greenwashing. C’est dommage, car nous avons besoin de plusieurs acteurs pour créer une émulation et changer le système financier rapidement.

[Avertissement : je suis Directeur Financier de la Nef, et donc nécessairement biaisé sur des acteurs qui se positionnent sur un discours très proche de celui la Nef et les autres banques éthiques. Je suis bien entendu preneur de commentaires pour enrichir l’article et relever d’éventuelles erreurs ou nuances à apporter. Enfin, cet article est purement personnel et n’engage en rien la Nef.]

Les acteurs pionniers de la finance éthique ne suffiront pas à transformer notre système financier : les échéances sont trop courtes, les montants en jeu trop grands

Les banques éthiques ne financent que des projets à impact positif, et publient tous les prêts qu’elles font pour apporter une totale transparence à leurs épargnants. Elles militent depuis plus de 30 ans pour changer le système financier et économique vers une approche plus écologique et sociale (plus de détails ici).

Mais la plus grande banque éthique en Europe, Triodos, a 12 milliards de bilan. Les grands groupes français sont entre 1 000 et 2 000 milliards. La Nef a aujourd’hui un bilan dépassant les 600 millions d’euros. Même si elle est en très forte croissance (plus de 450 millions d’euros collectés entre 2016 et 2020), ce ne sera pas suffisant non plus.

Il faut donc aussi transformer les gros acteurs en place. 

D’abord par la réglementation, car ils ne bougeront pas sinon. L’autorégulation et les beaux discours, dans un contexte de pression actionnariale pour le rendement maximum, montrent chaque jour leurs limites. De nombreuses pistes de réglementation sont proposées, par Finance Watch par exemple.

Mais aussi en utilisant leur intérêt, celui de leurs dirigeants et actionnaires. Si de meilleures pratiques, reprises notamment aux acteurs de la finance éthique, leur permettent de conserver des parts de marché, de continuer à vendre ou d’avoir une meilleure image, ils bougeront.

Or l’offre bancaire des acteurs en place est aujourd’hui très peu différenciée. Les arguments sans cesse répétés sont le prix ou le niveau de l’expérience client, en particulier lié à sa digitalisation. Ce sont des caractéristiques facilement copiables. Parallèlement, la conscience citoyenne sur les enjeux sociaux et écologiques progresse fortement. Après l’alimentation biologique ou l’électricité issue de sources renouvelables, la banque devient un enjeu pour les pratiques de consommation des citoyens engagés.

C’est ce qu’ont très bien compris les “néobanques vertes”. En reprenant la critique du système en place développée par les pionniers de la finance éthique et en proposant de nouvelles alternatives, ils provoquent davantage de couverture médiatique sur ces sujets essentiels mais peu mis en avant. Ils vont montrer dans le sillage des banques éthiques que des produits “verts” peuvent fonctionner commercialement, et donc éveiller l’intérêt des acteurs en place. Enfin, ils vont aiguilloner les banques éthiques actuelles, dont les offres sont aujourd’hui soit absentes soit insuffisantes. C’est donc a priori une bonne nouvelle pour la transformation du secteur financier.

Toutefois, ces acteurs sont aujourd’hui pris, à mon sens, en flagrant délit de greenwashing et de publicité mensongère. Ils entretiennent habilement la confusion sur leur activité. Simples courtiers revendant des comptes et cartes d’acteurs disposant eux d’un agrément bancaire, ils racontent qu’ils financent avec l’argent de leurs clients des projets à impact positif.

Nous verrons en détail (avec études de cas, bilans comptables et schémas à l’appui) comment réglementairement, comptablement et financièrement, ces promesses sont aujourd’hui trompeuses, et les “100% de votre argent va à des projets à impact positif” sont en réalité aujourd’hui plus proches des 4%… Leur modèle, en externalisant à leurs partenaires bancaires traditionnels l’activité à principale valeur ajoutée, le financement de projets, me semble très limité pour les défis actuels. Mais ils ont très certainement la capacité, et j’espère la volonté, d’aller plus loin que leurs premières annonces, afin de constituer de vrais acteurs de la finance éthique et contribuer à de vrais changements profonds de notre système. Nous en avons besoin. Il y a de la place pour plusieurs acteurs qui doivent entretenir une saine émulation au bénéfice de l’intérêt général.

Comme pour le marché de l’électricité, l’émergence de ces acteurs devrait aboutir rapidement à un classement mené par les ONG vigilantes pour aider les citoyens à mieux se repérer entre les offres “vraiment vertes” et les autres.

Zoom sur les « néobanques vertes« 

Nous allons désormais creuser le modèle des “néobanques vertes”. Mon accusation de greenwashing repose sur 4 principaux arguments, que je vous synthétise ici, et que nous creuserons par la suite :

Reprenons d’abord la définition de Novethic : “Le greenwashing (éco-blanchiment) est une méthode de marketing consistant à communiquer auprès du public en utilisant l’argument écologique. Le but du greenwashing étant de se donner une image éco-responsable, assez éloignée de la réalité… La pratique du greenwashing est trompeuse et peut-être assimilé à de la publicité mensongère.”

  • Ces néobanques entretiennent la confusion sur leur activité, et laissent entendre qu’elles sont des acteurs bancaires pouvant investir les fonds de leurs clients dans des projets “verts”, ce qui n’est pas le cas
    • L’activité réelle de ces “néobanques vertes” est celle d’intermédiaire, revendeur de cartes et comptes de paiements d’autres structures qui elles disposent d’agrément bancaire et de la capacité d’utiliser l’argent des clients finaux
    • Elles dépendent donc de ces fournisseurs bancaires qui n’ont pas de politique d’investissement particulièrement “verte” et ne s’en cachent d’ailleurs pas (ex : Société Générale pour onlyone, SolarisBank pour Tomorrow et Helios)
    • L’argent dans des banques éthiques est géré par les banques éthiques, qui décident ce qu’elles en font, en l’occurrence financer des projets à impact positif en toute transparence. Les néobanques dépendent elles du bon vouloir de leurs partenaires.
  • Il est comptablement impossible de dire que l’argent fourni par les clients de ces néobanques sera utilisé pour des projets à impacts
    • La promesse de ces acteurs est qu’aucun euro déposé ne sert à des industries fossiles, et que chaque euro va à des projets verts ou à impact positif.
    • Mais l’argent est fongible, et vous ne pouvez pas isoler dans un bilan bancaire tel euro de ressource vers tel euro de prêt. Si vous déposez de l’argent dans une banque, vous contribuez à financer l’ensemble de son bilan, tous les projets, qu’ils soient positifs ou non. Pas le petit bout “vert” que vous aimeriez isoler.
    • Concrètement, une toute petite partie des fonds fournis par les clients de ces néobanques servira à des projets à impact. Pour Tomorrow, qui utilise SolarisBank (même partenaire qu’Helios), on peut faire une première estimation à moins de 4% des fonds des clients allant dans le green bond cité. Le gros de l’argent est en réalité notamment placé à la Banque Centrale (Allemande probablement) et dans des titres de dette d’Etats.
  • Il est réglementairement impossible d’utiliser tout l’argent des clients de ces néobanques dans des projets à impact
    • Les banques partenaires de ces acteurs doivent respecter des contraintes réglementaires : ratio de liquidité, réserves obligatoires à la banque centrale, etc. qui empêchent complètement de dire “tout votre argent va dans des projets”
    • C’est impossible même pour les banques éthiques présentes depuis 30 ans, avec agrément bancaire, capacité de prêter et un militantisme à toute épreuve.
    • Nous verrons en détail le cas de Tomorrow qui s’appuie sur son partenaire Solaris Bank, puis rapidement les autres acteurs français
  • Il est financièrement impossible d’utiliser tout l’argent des clients de ces néobanques dans des projets à impact
    • Principalement, si des clients vous confient de l’argent sur un compte de paiement et qu’ils peuvent le retirer à tout moment, vous n’allez pas vous amuser à l’investir dans des projets d’énergie renouvelable à 15 ou 20 ans : vous devez gérer votre risque de liquidité. C’est d’ailleurs une des raisons qui justifient les réglementations vues ci-dessus. 
    • Concrètement, vous garderez donc cet argent principalement à la Banque Centrale ou sur des comptes bancaires à vue vous permettant de récupérer l’argent rapidement.
    • Or justement les banques centrales sont accusées de trop financer les entreprises polluantes dans leurs rachats d’obligations massifs initiés lors de la crise de 2008 et accélérés par la crise Covid. Et sur les autres comptes à vue dans d’autres banques, vous perdez la traçabilité et l’impact positif promis…
    • Ce système incite donc à encourager des financements de court-terme, à rebours des investissements de long-terme nécessités par la transition écologique et sociale
  • Les actifs financés in fine par les banques partenaires des “néobanques” sont des actifs déjà largement financés par les marchés et/ou la Banque Centrale Européenne, pas ceux qui en ont le plus besoin, comme les projets locaux de TPE/PME à impact.
    • Pour des raisons réglementaires ou de gestion de leur liquidité, les partenaires bancaires sélectionnés vont privilégier des entreprises cotées, qui sont déjà très bien financées
    • Les banques éthiques comme la Nef en France financent à l’inverse beaucoup plus les projets à fort impact et qui manquent de financement (50% de créations d’entreprises pour la Nef). Finansol écrit ainsi dans son dernier rapport “Via les ressources collectées, 38 financeurs et fonds solidaires ont investi 251 M€ (+23 %) dans des associations et entreprises à forte utilité sociale en 2019. Ces investissements sont effectués par des acteurs variés comme les grands financeurs solidaires, la Nef loin en tête, ou les gérants de fonds solidaires, via leurs FPS (Fonds Professionnel Spécialisé) qui centralisent les investissements solidaires des fonds « 90-10 ».”

Nous pouvons passer désormais au détail de ces points.

Tout d’abord, qu’est-ce que ces “néobanques vertes” annoncent?

“Compte à impact positif”, “alternative bancaire durable”, “citoyen, durable et éco-responsable”, “néobanque verte”, “financer uniquement la transition écologique”, etc.. La liste des promesses d’Onlyone, Green-got et Helios est longue, et laissent croire que ce sont des banques. Le premier acteur à s’être lancé sur le créneau, Tomorrow (en Allemagne), a des ambitions en France.

Le premier point à éclaircir est celui de “néobanque”. Popularisé par des acteurs comme N26 ou Revolut sur le marché des particuliers, il s’agit d’acteurs avec des agréments très légers, au moins à leurs débuts, de simples courtiers ou équivalent. Concrètement, ils n’ont pas d’agrément bancaire ni même d’établissement de paiement, et gèrent simplement une application mobile et un service client.

L’émission de la carte, la gestion du compte, les responsabilités réglementaires comme le contrôle du dossier client (Lutte contre le Blanchiment et le Financement du Terrorisme par exemple) et surtout l’utilisation de l’argent des particuliers restent à la charge de leur partenaire qui dispose de l’agrément. Tomorrow est ainsi partenaire de Solaris Bank, en Allemagne. C’est également le partenaire choisi par Helios pour se lancer en France, tandis qu’Onlyone a choisi Treezor, filiale de la Société Générale.

Lorsque ces acteurs disent être “agréés par l’ACPR” par exemple (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution), en réalité elles sont agréées le plus souvent comme agent de leur partenaire. Ce sont des intermédiaires, qui ont le droit de vendre leurs produits, en l’occurrence des comptes et cartes de paiement.

L’argent déposé par les clients n’est donc pas géré par ces “néobanques”, mais par leurs partenaires, ou les partenaires de leurs partenaires. Pour Onlyone, les fonds sont gérés par Treezor, qui est établissement de paiement, qui doit déposer les fonds dans une banque, en l’occurrence la Société Générale. Pour Tomorrow, les fonds sont gérés par Solaris Bank.

Concrètement, cela donne pour Onlyone par exemple :

C’est la première grande différence avec un acteur comme la GLS ou Triodos en Allemagne, ou la Nef en France. L’argent dans des banques éthiques est géré par les banques éthiques, qui décident ce qu’elles en font, en l’occurrence financer des projets à impact positif en toute transparence. Les néobanques dépendent elles du bon vouloir de leurs partenaires.

Si nous regardons le cas de Tomorrow, ils dépendent de Solaris. Or Solaris est un acteur qui n’a aucune prétention sur leur éthique. Ils ont été fondés par Finleap, une entreprise qui crée des sociétés financières (“fintech”) et veut “révolutionner le secteur par la technologie”. Si on regarde Solaris, ses actionnaires sont des grands noms de la finance classique : BBVA, ABN-AMRO, VISA, etc.

Le deuxième point concerne l’utilisation des fonds elle-même : pour justifier leur promesse, ces acteurs expliquent financer des projets à impact positif et exclure les secteurs les plus polluants. Problème, c’est impossible pour des raisons comptables, financières et réglementaires.

En effet, l’argent, notamment dans un bilan bancaire, est fongible. Vous ne pouvez pas dire tel euro déposé par tel client (au passif de la banque), va exclusivement dans tel compte tout vert (à l’actif de la banque). C’est comptablement impossible. L’ensemble des ressources du passif (compte courant, livret, obligations, actions, etc.) financent l’ensemble de l’actif (prêts aux entreprises, immobilisations, trésorerie, etc.).

Concrètement, lorsque des clients (par exemple de ces comptes de paiement) augmentent leur solde, l’argent va être enregistré au passif de la banque, comme une ressource utilisable, et à l’actif va se déposer dans la trésorerie de la banque. Celle-ci va ensuite décider de l’utiliser comme bon lui semble, ou de la conserver en trésorerie. Mais c’est impossible de dire qu’il va servir précisément à tel ou tel prêt.

Ce principe n’est pas propre aux banques, il suffit de réfléchir lorsque vous recevez votre salaire. Est-ce que vous pouvez dire que tel euro de votre salaire ou revenu va financer le loyer, et tel euro les sorties au restaurant ? Non. Vous pouvez faire un budget, imaginer des “comptes” séparés entre les dépenses forcées (loyer, crédit immobilier, électricité, etc.) et ce qu’il vous reste de disponible. Mais cela reste une représentation que vous vous créez.

Cet argent va financer l’ensemble des actifs de la banque qui détient ces fonds. Il faut donc bien analyser l’ensemble des activités d’une banque quand on veut mettre en avant son côté “vert” ou “éthique”. Sinon, on se focalise sur la cerise, la petite activité verte, au détriment du gâteau, la grosse majorité des financements. Il n’y a alors aucune cohérence dans le projet.

La solution qu’apportent les banques éthiques à cette limitation comptable, c’est la recherche de la cohérence maximale, ne financer que des projets à impact, pour que l’ensemble de l’actif soit vert, et pas qu’un petit bout. Or les banques qui vont gérer ces fonds pour les néobanques “vertes”, aujourd’hui Société Générale (SG) et Solaris Bank, ne sont aujourd’hui pas des banques éthiques qui ne financent que des projets à impact positif, ni des banques qui permettent de savoir ce qu’elles financent. Je ne m’attarde pas sur la SG, de nombreuses ONG comme les Amis de la Terre ou Oxfam analysent ses financements et disent ce qu’elles en pensent.

D’après son site Internet et son bilan, Solaris, qui est une entreprise à but lucratif et en très forte croissance, a surtout pour ambition de développer ses activités et n’a pas de politique de placement particulièrement verte. En revanche, elle est disposée à acheter une obligation “verte” (“green bond”) et à laisser dire à ses clients néobanques que les fonds de leurs clients particuliers ne servent à financer que ces obligations vertes. Nous verrons plus en détail son bilan ci-dessous.

Sur la définition du green bond ou obligation verte. C’est une obligation qui est censée financer uniquement des projets écologiques, en répondant à un cahier des charges, et qui doit être contrôlé. Comme expliqué plus haut, c’est impossible comptablement et financièrement. Mais même si l’on regarde le concept de base, de nombreux articles pointent le greenwashing, faute de rigueur dans les contrôles et de standards communs aux différentes entreprises et banques qui en émettent : “worst examples of greenwashing are in green bonds”, “les green bonds sont-ils aussi verts qu’ils en ont l’air?”, “les entreprises qui lancent des « green bonds » sont aussi souvent de gros émetteurs de CO2”, etc.

La deuxième raison est financière, et porte sur ce qu’on appelle en banque la “gestion actif-passif”. 

Nous avons expliqué que comptablement il était impossible de tracer un euro reçu vers son utilisation, et regardé l’exemple d’un particulier. On peut néanmoins essayer de voir quel argent va vers quelle utilisation, approximativement, en regardant les horizons de temps de l’argent utilisé.

On peut ainsi dire que votre crédit auto à 5 ans finance votre voiture que vous allez utiliser environ 5 ans, ou que votre crédit immobilier sur 25 ans va financer votre maison. Cela reste un ordre de grandeur (on utilise une voiture souvent bien après l’amortissement du crédit, et on rembourse souvent le crédit immobilier avant d’avoir fini de le rembourser, car on achète un autre bien par exemple). 

De même pour une entreprise. Si nous prenons l’exemple du développement d’une entreprise de maraîchage biologique, financée par la Nef récemment à travers 2 prêts :

  • un pour l‘achat de terres agricoles, sur 120 mois soit 10 ans, des éléments qui vont servir à l’exploitation de l’entreprise pendant longtemps
  • L’autre pour acheter du matériel agricole, sur un délai plus court de 78 mois soit 6 ans et demi, car il faudra probablement le renouveler à ce moment-là.

A chaque horizon d’utilisation, un crédit.

Extrait de la liste des prêts de la Nef 2018. La Nef est le seul établissement français à publier l’intégralité des prêts qu’elle réalise, afin de permettre à ses épargnants de savoir où va leur argent

Comment fait alors une banque pour prêter à des horizons de 6 à 10 ans, alors qu’en général ses dépôts sont à plus court-terme (compte courant, livret d’épargne, etc.)?

Le métier traditionnel d’une banque, c’est de gérer l’écart entre les ressources que lui apportent des clients, à court-terme (votre compte courant, livret d’épargne, etc.), que vous pouvez retirer à tout moment, et les prêts qu’elle réalise, en général à moyen et long terme (crédits d’équipement pour les entreprises, crédits immobiliers pour les particuliers par exemple). Les taux à long-terme étant en général plus élevés que ceux à court-terme, la banque se fait une marge.

Mais elle doit faire très attention : si ses épargnants lui confient 100 millions dans des comptes courants et qu’elle prête 100 millions à des entreprises, pour des investissements à 7 ans, elle se retrouve avec 0 en trésorerie. Et si une partie de ses épargnants veut alors retirer de l’argent (pour acheter sa maison, payer ses vacances, etc.), alors elle se retrouve à court de liquidité. C’est le point faible visé par Eric Cantona quand il demande aux citoyens de retirer brusquement leur argent des banques 😉

C’est pour cela que les banques conservent en permanence un matelas de liquidités, dans d’autres banques ou à la banque centrale par exemple, ainsi que des obligations d’Etat qu’elles savent pouvoir vendre immédiatement et à bon prix sur les marchés. C’est même une obligation réglementaire, la “réserve de liquidité”. Celle-ci doit comporter des “Actifs liquides de haute qualité”, principalement des obligations d’Etats, et un peu d’obligations d’entreprises très solvables. Chaque mois, les banques comme la Nef doivent déclarer un “Liquidity Coverage Ratio” (Ratio de couverture de la liquidité), qui mesure leur capacité à faire face à une crise de liquidité sur 1 mois.

VIsion schématique : une banque ne peut pas prêter tout l’argent qu’elle reçoit, pour des raisons de bonne gestion et des contraintes réglementaires complètement justifiées

L’argent de compte de paiement, de livrets d’épargne de la Nef ou d’ailleurs ne peuvent donc jamais financer à 100% des projets à impact. La Nef l’explique depuis plusieurs années à la fin de sa liste des financements réalisés. La Nef n’en a tout simplement pas le droit, et cela correspond à une exigence de gestion saine et prudente même si le régulateur ne l’imposait pas. Pour donner un ordre de grandeur, viser 70% semble un bon objectif compatible avec les contraintes réglementaires et de gestion actif-passif.

Encore une fois, dire que ces comptes de néobanques ne financent que des projets à impact positif est donc trompeur. Sur ce point en particulier, je dirais particulièrement.

D’abord, pour une question de stabilité de la ressource. Les comptes de paiements des néobanques se sont développés très récemment (quelques années). Or les banques ont des historiques de dizaines d’années pour mesurer la stabilité de leurs comptes courants ou de leurs livrets d’épargne. Elles savent qu’une partie des clients retire chaque jour de l’argent, d’autres en mettent davantage, et au final sur une clientèle donnée et une période longue la masse est relativement stable. C’est ce qui leur permet de prêter à plus long-terme alors que leurs ressources sont plutôt à court-terme. 

Pour n’importe quelle banque qui accueille ces fonds via les néobanques, elles sont nécessairement plus prudentes dans leur utilisation. Elles ont tout simplement moins de connaissance sur les comportements des clients de ces comptes. Mettons nous à leur place, vous avez une nouvelle typologie de clientèle, servie par des jeunes start-up, avec des nouveaux produits comme le compte de paiement. Vous n’allez pas dès qu’ils vous déposent 1 million d’euro acheter immédiatement une obligation verte d’1 million d’euro à 10 ans ou un prêt à 10 ans pour acheter des terres agricoles, un actif peu liquide en cas de défaut de l’emprunteur. Vous allez en mettre une grosse partie de côté, disponible elle aussi à n’importe quel moment!

Ensuite, pour des raisons réglementaires. Quand vous devez déclarer le LCR ou un autre ratio, vous ne pouvez pas dire “alors ce compte là, c’est spécial, c’est une néobanque qui se dit verte, ils ne veulent pas qu’on mette l’argent ailleurs, donc les 10 millions d’obligation verte de l’actif on les met de côté, et les 10 millions de leurs clients au passif aussi”. C’est un raisonnement global, prenant en compte le caractère fongible de la monnaie vu plus haut. La banque respectera la réglementation, pas la promesse de la start-up qui vend certaines de ces cartes.

Dernier point de réglementation, les banques doivent respecter un ratio de réserves obligatoires auprès de la Banque Centrale (aujourd’hui à 1% en France). C’est à dire qu’elles doivent mettre sur leur compte à la Banque Centrale Européenne 1% des dépôts qu’elles reçoivent des clients. Autant qui ne peut donc pas être mis pour des projets à impact.

Enfin, il me semble incohérent pour des acteurs qui se disent “éthiques” ou “citoyens” de ne pas faire preuve d’un minimum de pédagogie financière telle que ci-dessus auprès du grand public et de leurs clients. 

Etudes de cas

Première étude de cas, Onlyone. Il reconnaît de manière sincère dans ce tweet la différence avec une banque éthique, mais utilise toutefois aujourd’hui un artifice de communication.

Puisque l’argent est à la SG (Société Générale), et que contrairement à Solaris la SG n’a pas l’air de vouloir investir au moins un peu dans des actifs particulièrement verts pour Onlyone, ces derniers disent que l’argent est “cantonné” c’est à dire selon eux jamais utilisé. Comme nous l’avons vu ci-dessus, c’est impossible comptablement, financièrement et réglementairement. 

Quand dans la réglementation il est expliqué que les fonds sont cantonnés, il faut bien comprendre que l’objectif est bien que l’Etablissement de Paiement (EP) ne puisse pas utiliser cet argent. Il n’a pas l’agrément pour, on le contraint donc à le déposer chez quelqu’un qui a le droit de le faire, un Etablissement de Crédit habilité à recevoir des dépôts du public (EC). Celui-ci a un agrément qui indique que l’ACPR a vérifié qu’il avait les moyens humains et techniques notamment, de gérer et d’utiliser cet argent. Mais cette interdiction d’utiliser les fonds vise uniquement l’EP, pas l’EC. Cette confusion est ainsi utilisée pour faire croire que ces fonds ne sont jamais utilisés par la Banque, alors que c’est bien le cas.

Nous allons étudier plus précisément le cas de Tomorrow, qui est le seul acteur en activité pour l’instant. C’est également utile pour le cas français car Helios répliquera le modèle Tomorrow, suite à son annonce de passer aussi par Solaris Bank (ce qui pose la question de la différenciation des deux offres : on aura deux start-up – voire plus – qui maîtrisent une appli et un service client, mais passant par la même banque pour maîtriser leur promesse d’utilisation vertueuse des fonds…).

Tomorrow explique d’abord que “votre argent est exclusivement utilisé pour financer des projets durables”.

Si l’on va sur leur site (27/08), on constate pourtant un gros problème :

  • 68 743 357 € déposés par leurs clients
  • 9 800 000 € investis dans des projets durables
  • Où est le reste, 59 000 000 €, 86% des sommes déposées par les clients ? Comment affirmer que tout va dans du durable?
  • Le “0€ investi dans des industries du passé” est également trompeur comme nous le verrons plus bas. Il faudrait déjà avoir une définition “d’industrie du passé”.
    • Surtout, je n’ai pas trouvé de politique “0 industrie du passé ou polluante” chez Solaris.
    • Enfin, Solaris met beaucoup d’argent en obligations d’Etat et/ou à la Banque Centrale (Allemande je suppose), cf plus bas. Et justement les banques centrales sont accusées de trop financer les entreprises polluantes dans leurs rachats d’obligations massifs initiés lors de la crise de 2008 et accélérés par la crise Covid.

Autre problème, la confusion entre qui finance quoi. Nous l’avons vu, Tomorrow n’a pas le droit de toucher aux fonds de ses clients car ils n’ont pas d’agrément bancaire. Cela m’étonnerait en effet que la législation allemande soit différente à ce sujet. Les conditions générales de vente montrent bien que le contrat pour obtenir le compte et la carte est bien avec Solaris.

Pourtant, ils laissent entendre, avec des formules très ambigües à mon sens, que c’est Tomorrow qui achète des green bonds avec les dépôts de ses clients.

“Bonds are securities that are traded on the stock exchange and can be purchased by private individuals like you, or institutions like Tomorrow or our partner solarisBank. […] According to this arrangement, they must repay their creditors (in this case Tomorrow, or solarisBank) the capital sum and interest after a certain period of time.”

Il faut être très clair ici :

  • Soit Tomorrow a acheté ces obligations, et alors ils l’ont fait avec l’argent de la société (apporté par leurs actionnaires et/ou des banques qui leur ont prêté l’argent), mais en aucun cas c’est l’argent de leurs clients qui a pu être utilisé.
  • Soit c’est bien Solaris Bank qui l’a fait, et elle n’a utilisé qu’une partie de l’argent déposé par les clients de Tomorrow pour l’acheter (cf principe de fongibilité vu plus haut)

Autre promesse problématique :

“Part of Tomorrow’s customer deposits are channelled into a microfinance fund that funds several dozen institutions around the world, meaning micro-loans can be granted. […]

Funded by Tomorrow, this project focuses on Latin America, Asia and Eastern Europe.”

C’est encore une fois très ambigü :

  • Tomorrow affirme financer ce projet de microfinance, mais alors ce ne peut pas être l’argent de ses clients, elle n’en a pas le droit.
  • Tomorrow affirme en même temps qu’une partie des dépôts de ses clients financent ce projet, mais alors c’est SolarisBank uniquement qui peut le faire, pas Tomorrow.
  • La seule possibilité pour que cela fonctionne, c’est que Tomorrow ET SolarisBank aient financé ce projet. Dans tous les cas, il y a une vraie confusion entre les rôles des deux entités qui me semble complètement incohérent avec les promesses de transparence et d’éthique de la société.

Reprenons la principale promesse aujourd’hui, l’argent ne va financer que des projets positifs car il va dans un green bond. Premier point vu ci-dessus, en fait ils affichent que ce green bond ne représente que 14% des fonds déposés par leurs clients.

L’argent est donc déposé chez Solaris Bank, qui parmi tous ses actifs, va acheter un green bond émis par NRW. Mais Solaris, comme vu ci-dessus, ne peut pas acheter que des green bonds, elle a notamment besoin d’avoir de la trésorerie. Comme nous le voyons sur son bilan (au 31/12/2018, dernier rapport annuel disponible sur son site Internet au 27/08/2020), une grande partie de son bilan va à un Etat ou sa Banque Centrale (“Zentralstaaten oder Zentralbanken”), le plus probable étant la Banque Centrale Allemande.

En version plus graphique :

Nous n’avons pas de précisions sur qui est financé dans les “prêts à la clientèle”, mais Solaris ne prétend pas être une banque éthique ou particulièrement concernée par ce sujet. Son business est celui d’une “Bank as a service”, c’est à dire fournir à des entreprises, notamment start-up, des produits financiers qu’ils peuvent vendre à leurs clients. Au moins, ils ne mentent pas sur leur objectif, qui est du business classique.

Le green bond évoqué, de 9.8M€, représente moins de 4% de son bilan au 31/12/2018. Comme l’argent est fongible, l’argent déposé par Tomorrow finance l’intégralité du bilan de Solaris, et donc il faut considérer que seulement 4% des fonds de ses clients vont dans ce green bond.

Une autre remarque qui me semble intéressante sur le modèle de Solaris, qui est cohérent avec ce que j’explique ci-dessus sur la gestion actif-passif, est leur orientation vers des financements à court-terme. Je vous ai mis ci-dessous le comparatif avec la Nef. Près des trois quarts des actifs de Solaris sont à moins d’un an. Leurs acteurs étant plutôt jeunes, avec des produits de type compte de paiement et livret d’épargne, il est normal qu’ils ne s’aventurent pas à financer des projets à très long terme. La différence est flagrante avec la Nef qui historiquement finance des projets à moyen-long terme.

Sources : rapports annuels 2018 pour Solaris (dernier disponible), 2019 pour Nef

Cela ne veut pas dire que “c’est mal”, car les entreprises ont aussi besoin de financement à court-terme, et la Nef en propose. C’est juste que faire croire qu’on peut investir dans les projets qui vont contribuer à la transition énergétique par exemple, qui demandent des financements longs (ex : Energies renouvelables, projets à 10/15/20 ans), avec des ressources très court-terme avec peu d’historique, comme les comptes de paiement, ne tient pas.

Résumons : on a donc des clients d’une néobanque, qui financent la totalité du bilan de Solaris, et plutôt ses financements courts-termes. Parmi tout le bilan, il y a un greenbond, qui représente moins de 4% du total (9.8M sur 253M). Ces 4% financent une banque régionale allemande, qui a parmi ses projets des projets écologiques, mais aussi beaucoup de prêts dans d’autres banques comme nous allons voir. Ca fait un bon processus de dilution et de complexité, pas vraiment de la transparence et du 100% de projets positifs / 0% fossile…

Continuons donc notre recherche. L’argent des apporteurs de fonds de Solaris va donc en partie dans NRW Bank. Et que fait la NRW Bank? Regardons son bilan.

Si je traduis :

Sur un bilan de 149 Milliards d’euros, 43 Mds vont vers…d’autres banques! (Kreditinstitute) soit 29%, un tiers. On retrouve alors un étage de plus dans le circuit de l’argent, puisque ces banques vont elles-mêmes avoir des activités plus vertes que d’autres, et prêter elles-mêmes à d’autres banques.

Il faudrait creuser encore davantage, et je ne doute pas que la NRW est sans doute meilleure qu’une banque commerciale qui cherche exclusivement le profit. Plusieurs initiatives présentées sur son site Internet semblent aller dans le bon sens. Mais en l’absence de transparence et de mission très claire, il est difficile d’avoir des garanties du niveau d’une banque éthique.

Ce qui nous donne au final :

On voit bien le problème qui se dégage de ce montage en mille-feuilles : la part de l’argent déposé par les clients qui sert à des projets verts se dilue à chaque étape, et cela peut devenir très faible, d’autant moins que l’acteur partenaire sera moins éthique. Même le 4% de green bond est donc pour moi une estimation potentiellement large.

Et les banques éthiques?

Les banques éthiques font face aux mêmes contraintes réglementaires et de gestion actif-passif que les autres banques, et ne peuvent donc pas financer que des projets à impact. Elles achètent des obligations souveraines, et placent des excédents de liquidité dans d’autres banques.

En revanche, elles ont davantage de maîtrise (puisqu’elles peuvent prêter directement à des projets) et se fixent l’objectif de maximiser ce taux d’argent collecté vers des projets à impact. On l’appelle le taux de réemploi, et c’est donc l’indicateur clé. Si l’on regarde Triodos, la plus grande banque éthique en Europe, présente dans plusieurs pays, on est sur un taux d’environ 70%/80% selon les années. Pour la Nef, on est aujourd’hui à environ 55%. C’est un combat permanent pour faire monter ce taux, car il est facile de collecter de l’argent aujourd’hui (beaucoup de liquidités et d’épargne disponible, peu de concurrence pour attirer ces dépôts) mais beaucoup plus difficile de prêter (forte concurrence, taux très bas avec la politique de la BCE, etc.). Pour ceux qui veulent davantage creuser, lisez les 5 pages dédiées sur la liste des financements 2019.

Dernier point qui me semble essentiel, on parle beaucoup de financer la transition, les projets à impact positifs, mais que finance-t-on au juste, et qu’est-ce-qui est le plus utile?

Solaris a acheté un peu d’obligations vertes d’une banque de développement régionale allemande. C’est très bien. Mais si ce n’était pas eux, il faut bien voir que cela aurait été probablement d’autres. Quel acteur public a aujourd’hui des problèmes de financement? Ils s’endettent à taux négatif ou très faible grâce à la politique de la BCE (Banque Centrale Européenne). Par exemple, la BCE a presque entièrement absorbé le surplus de dette d’Etat lié au Covid

Nous avons évidemment besoin de banques de développement, de grands projets d’infrastructure, mais aujourd’hui ce n’est sans doute pas la priorité.

A mon sens, et c’est la mission des banques éthiques depuis leur création, il faut financer ce qui n’est pas assez financé par ces acteurs, des projets petits et moyens dans les territoires, des changements d’échelle de projets moyens à fort impact pour qu’ils essaiment, etc. Eux ont plus de difficultés et ont des impacts locaux importants. A la Nef par exemple, 50% des financements sont des créations d’entreprises, dans des secteurs pionniers. La Nef a été un des premiers soutiens de Biocoop et de l’agriculture biologique en France, cofondateur d’Enercoop, de la foncière Terre de Liens, appuie le Réseau Vrac, le mouvement Zero Waste, etc. C’est le financement de ces pionniers, qui transforment concrètement la société et inspirent la transformation de leurs secteurs respectifs, qui est essentiel.

Sur le modèle économique, un autre point me gêne chez Tomorrow. La gratuité du compte. Or les services bancaires ont un coût. Un acteur qui se dit “éthique” et propose un compte à 0€ masque les coûts et le travail qu’il y a derrière, et évite toute pédagogie sans laquelle aucun projet qui se prétend “responsable, durable, éthique, etc.” ne peut aller à mon sens.

Pire, ce modèle me semble très opportuniste et sans valeur ajoutée. Un green bond, comme toute obligation côté sur un marché, ne coûte quasiment rien à acheter : en quelques clics, vous avez transféré des dizaines de millions d’euros. Mais c’est la banque qui a émis cette obligation qui va faire le travail d’étudier des projets et les financer, ce qui a un coût important. Tout ce travail, où réside la valeur du métier de banquier, d’analyse, est sous-traité, mais son image est accaparée afin de capter des clients.

C’est ce que dénonce notamment la GLS, la banque éthique allemande dans ce podcast où un débat a lieu avec Tomorrow (en allemand, merci à Simon Kauffmann pour la traduction, dont je reprends quelques éléments en les réécrivant), 

  • Une banque éthique a un impact que n’ont pas les banques classiques, car elle prête à des projets à fort impact, délaissées par les autres
    • Les néobanques “vertes” n’apportent pas de financement à ces projets et n’ont donc pas d’impact ni ne représentent une alternative
    • Le système du cantonnement dans une banque non éthique est opaque et ne permet pas de justifier la promesse, à l’inverse d’une banque éthique qui maîtrise sa collecte et son emploi
  • Tomorrow se défend alors en signalant qu’elle a des fonctionnalités “vertes” au-delà de l’utilisation des fonds : mesure de l’empreinte carbone, “cashback”, etc
  • Pour la GLS c’est une approche fondamentalement différente, la banque éthique assume elle-même la responsabilité d’apporter un changement dans la société (via la transformation monétaire et le portage du risque dans le financement de projets)

Merci aux relecteurs Chloé, Jean-Philippe et Nicolas, et Simon pour la traduction du podcast.

Qu’est-ce qu’une banque éthique?

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La définition de la FEBEA et l’exemple de la Nef en France

On définit souvent les banques éthiques en Europe, et son représentant en France, la Nef, par leurs 2 caractéristiques les plus marquantes :

  • le financement exclusif de projets à impact positifs
  • la publication de tous les prêts réalisés, afin d’être totalement transparents et de rendre conscients et responsables les citoyens sur le pouvoir de leur argent.

Il me semble important de rappeler les autres caractéristiques et dimensions de ces institutions.

Nous allons ainsi reprendre et synthétiser la charte de la FEBEA, la Fédération Européenne des Banques Ethiques et Alternatives.

Une mission orientée vers le bien commun, et non la lucrativité. Les bénéfices doivent être majoritairement réinvestis dans l’activité pour consolider la banque et augmenter son impact positif sur la société

  • Dans les faits, la plupart des banques éthiques, comme la Nef, sont des coopératives, qui ont une lucrativité très limitée pour leurs sociétaires, fixée par la loi

Les parties prenantes (employés, clients, etc.) sont largement associés à la gouvernance. Dans les faits, les clients (particuliers comme professionnels) sont représentés dans les instances.

  • A la Nef, on compte ainsi, au-delà de sociétaires personnes physiques, un représentant de Biocoop, de Terre de Liens, d’emprunteurs hier comme Etic et aujourd’hui Lamazuna, etc.

Une banque éthique doit être autonome, sans qu’un groupe bancaire traditionnel en soit l’actionnaire majoritaire.

  • Le fait de ne pas dépendre d’un actionnaire majoritaire bancaire traditionnel est évidemment une garantie d’indépendance, mais aussi de ne pas servir d’alibi à un Groupe qui serait lui nocif.
  • A la Nef, le fonctionnement coopératif égalise tous les sociétaires à 1 voix quelque soit le nombre de parts sociales. 
  • En outre, aucun sociétaire ne peut détenir plus de 10% du capital. La règle des 10% sert à renforcer le principe coopératif : un sociétaire avec 50% des parts aurait nécessairement plus de pouvoir qu’un autre, en menaçant par exemple de retirer ses parts s’il n’est pas écouté.
  • Dernière remarque, le fait de ne pas dépendre d’un actionnaire majoritaire n’est pas nécessairement positif, car cela peut amener une atomisation des sociétaires et un faible contrôle sur la gouvernance de la structure.

Les financements d’une banque éthique doivent être analysés afin d’avoir un impact positif au niveau social et écologique, et pas seulement exclure les entreprises les plus nocives, ou sélectionner les moins mauvaises.

L’utilisation de l’argent doit être transparente, les épargnants devant pouvoir connaître à quoi est utilisé leur argent :

Son modèle économique exclut les activités de spéculation et l’utilisation de paradis fiscaux

Une banque éthique a un rapport maximal entre la rémunération totale du plus haut et du plus bas salaire de 1 à 7. 

  • A la Nef, le rapport est actuellement de 1 à 4.5.

Nous allons voir prochainement le phénomène des “néobanques vertes”, qui empruntent beaucoup du vocabulaire des banques éthiques, malgré un greenwashing très important et un impact qui n’a rien à voir.

Trouver un travail dans une entreprise qui a du sens : témoignage et conseils

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De plus en plus d’étudiants ou de jeunes actifs me demandent des conseils pour travailler dans la finance éthique, à la Nef et/ou plus généralement dans “un travail qui a du sens”. 

Après avoir répondu bien volontiers par mail, téléphone ou déjeuné avec plusieurs d’entre eux, je me rends compte qu’un article me forcerait à aller plus loin dans la réflexion que la réponse spontanée. C’est un article que j’aurais bien aimé avoir quand j’ai commencé mes recherches professionnelles, il y a 16 ans (argh!).

Rapidement, qu’est-ce qu’un “travail qui a du sens” pour moi et ceux que j’ai rencontré? En général, cela veut dire que l’activité professionnelle réalisée (en salariat ou en entrepreneuriat) est liée à des impacts positifs significatifs au niveau écologique, social et/ou culturel. D’autre part que le but de l‘activité n’est pas de maximiser la rentabilité mais bien les impacts pré-cités. La finalité du projet n’est pas confondue avec un moyen (le capital financier à maximiser).

Je parle principalement de secteurs marchands, pour des publics type écoles de commerce / facultés éco-gestion / écoles d’ingénieurs, même si mes conseils pourraient sans doute s’élargir à d’autres. J’ai bien conscience qu’il y a bien d’autres emplois qui ont du sens, que ce soit par leur destination (ex : secteurs médicaux et para-médicaux, les services publics, etc.) ou selon l’engagement subjectif de chaque personne dans son métier, peu importe sa destination initiale.

Je traite cette question à travers mon parcours, mes rencontres, mon expérience et mes lectures. J’essaye d’en tirer une méthode avec des actions concrètes à réaliser, car j’ai pu mesurer leur efficacité et je les crois en bonne partie généralisables. Si plusieurs points semblent de bon sens, ce sont pourtant des étapes souvent négligées et très efficaces. Evidemment, ce n’est pas une formule magique qui marche à tous les coups, pour tout profil et toute entreprise. J’ai suivi un certain parcours qui biaise nécessairement ma vision, côté classes prépa / écoles de commerce / cabinets de conseil.

Les places dans des entreprises de l’ESS sont encore peu nombreuses, et il faut comme partout ailleurs de la chance. L’idée est ici d’améliorer les probabilités. Enfin, après environ 10 ans d’expérience professionnelle, je ne prétends pas avoir tout compris et apporter une réponse définitive. J’ai illustré au maximum mes conseils avec mon parcours personnel. Je serai ravi de continuer à échanger avec ceux qui ont des questions plus précises (et/ou une vision différente) dans les commentaires, sur financeethique.eu@gmail.com  ou Twitter : @OlivierTorrente

Voici mes 7 points clés pour trouver ce fameux “travail qui a du sens” :

  1. Rencontrez des gens qui travaillent dans les secteurs/postes qui vous intéressent (j’ai le sentiment que c’est peu ou pas assez fait, notamment par timidité / peur de déranger, alors que c’est plutôt facile et très efficace)
  2. Lisez, informez-vous sur votre sujet, sur les entreprises que vous visez, sur les gens que vous voulez contacter (là aussi, trop peu de personnes « font leurs devoirs », et les rares qui le font se placent rapidement au-dessus des autres)
  3. Investissez-vous de manière bénévole dans les secteurs /acteurs qui vous plaisent : le terrain sera le parfait complément à vos lectures, qui peuvent rester théoriques ou désincarnées.
  4. Ecrivez sur ce qui vous intéresse : d’une part pour mûrir votre réflexion (ex : un fichier word personnel), d’autre part pour générer des opportunités et travailler votre crédibilité (créer un blog, des articles medium, etc.)
  5. Pour commencer votre carrière, l’essentiel est d’apprendre vite des compétences pertinentes et de vous constituer un réseau pertinent, peu importe si c’est dans l’ESS ou non
  6. Définissez vos objectifs financiers et professionnels à moyen et long-terme :
    1. afin de savoir ce que vous pouvez accepter ou non en entrant dans ces métiers qui sont encore en moyenne moins rémunérés.
    2. afin d’évaluer les évolutions possibles après votre premier poste. Discutez-en clairement avec votre recruteur pour limiter les frustrations d’évolution et de rémunération dans les années suivantes. 
  7. Si vous choisissez le secteur classique pour démarrer, méfiez vous du « piège de l’optionnalité » ou syndrome du « je me garde systématiquement le poste qui me garde le plus de portes ouvertes sans jamais vraiment choisir ce que j’aime »

Rencontrez des gens qui travaillent dans les secteurs/postes qui vous intéressent

On va passer vite, mais c’est quand même la base qui me semble négligée par trop de personnes. Allez voir les gens qui travaillent là où vous voudriez aller, vérifiez que vous aimeriez travailler avec/pour eux. Il y a des cultures d’entreprises particulières, et même dans l’ESS il y a des burn-out et des environnements nocifs. Au-delà de ces cas extrêmes, cela permet de valider (ou non) votre intérêt, et souvent d’être aiguillés par des personnes qui savent de quoi elles parlent.

C’est d’autant plus important lorsque l’on démarre. On a une volonté d’avoir un impact, on a des sensibilités soit sur des causes (santé, écologie, culture, etc.) soit sur des secteurs (finance, alimentation, etc.), mais notre carte des possibles est très réduite et souvent peu précise voire erronée. Par exemple, j’ai toujours eu un attrait pour la finance, avec ses effets de leviers et sa capacité de transformer fortement la société. Lors de mes études, la tendance était au microcrédit (Muhammad Yunus / Grameen Bank) . Mais en contactant plusieurs personnes du secteur, on m’a davantage expliqué le travail concret demandé, et l’évolution du secteur qui n’était pas forcément positive. Ce qui me paraissait comme un secteur très prometteur et à fort impact et une piste importante pour mon avenir pro s’est dégonflée rapidement, et sans doute pour mon bien. Savoir ce que vous ne voulez pas vous rapproche de ce que vous voudrez. Cela m’a recentré sur la France et en particulier la Nef.

Dans les rencontres, viser des personnes qui sont 5 / 10 / 15 ans avant vous dans leur carrière, qui peuvent vous indiquer les différentes étapes à franchir pour atteindre l’équivalent de leur poste s’il vous plaît. Le fait d’échanger avec des personnes aux intérêts communs permet d’approfondir notre réflexion et de multiplier les opportunités de rencontres dans ces secteurs, qui encore aujourd’hui restent modestes en volume d’emploi. Il faut donc chercher à côtoyer ces personnes aux aspirations similaires au plus tôt. J’ai toujours vu les choses en termes de graines que je plantais. Cela n’apporte des fruits que bien plus tard, parfois jamais, mais en plantant chaque jour les récoltes seront croissantes au fil des ans. Et vous pouvez ensuite aider à votre tour ceux qui démarrent.

Côté pratique, pour prendre contact, un email personnel ou un message Linkedin sont des moyens efficaces. Quand vous contactez quelqu’un, je fais un rappel qui visiblement n’est pas évident pour tout le monde : renseignez-vous avant ! Passons donc au point suivant :

Lisez, informez-vous sur votre sujet, sur les entreprises que vous visez, sur les gens que vous voulez contacter

Lire par exemple le site internet de la Nef permet de répondre à de nombreuses questions, et ainsi d’aller sur des interrogations plus précises et à plus forte valeur ajoutée lorsque vous êtes au téléphone ou en face à face. Vous évitez ainsi d’agacer votre interlocuteur qui doit répéter la page d’accueil de son site (vécu plusieurs fois), et vous donnez une meilleure image de vous-même.

Dès le mail d’introduction, vous devez montrer que votre intérêt est réel. Une preuve d’intérêt réel est par exemple le fait de pouvoir mentionner au moins un exemple de ce qui vous intéresse dans l’entreprise de la personne contactée. Idéalement, vous devez montrer des actions entreprises dans votre démarche (j’ai choisi une spécialisation “ESS”, j’ai écrit un article, j’ai rencontré telle personne qui m’a orienté vers vous, etc.).

Investissez-vous de manière bénévole dans les secteurs qui vous plaisent.

Cela permet de faire de nouvelles rencontres, de vérifier votre goût pour la cause, le secteur, les publics, et/ou les entreprises/associations en place. Faire est évidemment très différent de lire ou de discuter, et cela débloque souvent beaucoup de réflexions. Être sur le terrain, surtout quand on est un jeune idéaliste, est extrêmement bénéfique !

Pour ma part, intégrer une Cigales (Club d’investisseur pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire) et rencontrer des porteurs de projets a été (et reste) une expérience très utile. Surtout dans la finance où règnent souvent les chiffres et les ratios abstraits sur son écran d’ordinateur. Devenir sociétaire bénévole pour la Nef m’a également permis de mieux connaître l’entreprise que je souhaitais rejoindre, rencontrer ses salariés et confirmer mon choix, tout en effectuant une mission socialement utile (promotion de la finance éthique par des conférences principalement).

Cela prouve également votre motivation et la sincérité de votre intérêt. Si vous êtes sincère dans votre démarche, vous sentez les personnes qui ne le sont pas. En travaillant à la Nef, je fais de temps en temps l’expérience de discours de la part de partenaires sur la RSE, le développement durable, les valeurs, le sens, à base d’exemples tirés par les cheveux ou mélangeant des concepts qui n’ont rien à voir (ex : “notre démarche RSE est fondée sur des valeurs, que nous partageons avec la Nef, comme l’éthique” – sic). Ca me fait fuir (et pas que moi!). Je préfère qu’on assume ses actions réelles, aussi petites soient-elles plutôt que de vendre une fausse personnalité ou culture d’entreprise « verte » ou « avec du sens ». Si vous ne faites jamais de terrain, vous pouvez ne jamais vous en rendre compte.

Ecrivez

A minima, un fichier personnel sur word pour vous-même afin de progresser dans votre réflexion, prendre des notes de vos lectures et rencontres, faire des scénarios et comparer leurs avantages/inconvénients. L’écrit vous permet d’abord d’approfondir votre réflexion et d’arrêter de ressasser les mêmes idées avec vos amis ou vos collègues.

Idéalement, un blog ou des articles sur medium pour creuser et prouver votre intérêt (ex : fiches de lecture, revue de presse, entretiens, témoignages, etc.) Cela vous permet de bâtir un début de crédibilité et/ou de preuve d’intérêt sincère dans votre secteur. Très peu de personnes le font, c’est gratuit ou très peu coûteux. Vous attirez également des personnes qui s’intéressent aux mêmes sujets que vous. C’est d’ailleurs pour ces raisons que je me remets à publier après un peu plus de 2 ans de pause sur ce blog. Voilà rapidement mon expérience :

J’avais commencé des blogs en tant qu’étudiant sur des sujets très divers, mais pas en lien avec la finance éthique. Après un peu plus d’un an dans mon cabinet de conseil, en janvier 2012, j’ai franchi le pas (sur blogspot, c’était un peu moins joli !). Il n’y avait pas de calculs derrière ce blog : j’étais juste passionné par la finance éthique en général et le projet de la Nef en particulier. Mon objectif était d’y travailler, mais je ne pensais absolument pas que cela m’aiderait à y parvenir. J’avais soif de connaissance, de comprendre, et quasiment personne n’écrivait dessus, ou alors se concentrait sur l’ISR principalement (Investissement Socialement Responsable), qui me semblait très critiquable tel que pratiqué.

Un an et demi après, en mai 2013, l’ISG  m’a contacté pour m’envoyer le livre qu’ils publiaient avec FYP éditions, « Finance éthique : le grand malentendu », de Gaëtan Mortier, parce que je faisais partie des très rares personnes à écrire sur ce sujet. J’en ai fait une série d’articles quelques mois plus tard, et obtenu les compliments de l’auteur (même si j’avais exprimé plusieurs divergences sur le fond).

Rien d’exceptionnel en soi, une bonne dizaine d’heures de travail investies, mais autant d’apprentissage et de réflexion accumulées et reconnues. Durant la vie active, on s’aperçoit rapidement que les exigences de l’urgent/important réduiront drastiquement ce temps de réflexion et de capacité de produire du contenu, quel que soit son poste.

Je ne vais pas détailler tous les autres « bénéfices » que j’en ai tiré, mais le fait d’avoir écrit régulièrement sur ce sujet m’a soit permis d’être contacté par des personnes du secteur, soit d’en contacter et d’obtenir des entretiens beaucoup plus facilement que sans. Au-delà des articles de blog, tout est matière à produire du contenu sur ce qui vous intéresse et générer des opportunités. Par exemple, j’ai écrit un long article dans le magazine des sociétaires de la Nef lorsque j’étais bénévole, ce qui m’a valu de nombreux retours d’autres sociétaires mais aussi un entretien avec des salariés.

Aujourd’hui, des gens comme Sauce Writing en France ou David Perell aux Etats-Unis promeuvent fortement cette idée de l’écriture comme outil de carrière primordial.

D’ailleurs, si vous êtes motivés pour écrire sur les sujets que j’aborde, contactez-moi!

Pour commencer votre carrière, l’essentiel est d’apprendre vite des compétences et connaissances réexploitables, et de vous constituer un réseau pertinent

La question qui m’a le plus occupé en école était : faut-il commencer directement dans l’ESS ou passer d’abord dans le « classique » ? 

Aujourd’hui, ma réponse se formulerait différemment. Il faut viser un début de carrière qui maximise l’apprentissage (du secteur visé, de compétences clés) et la rencontre de personnes avec des aspirations similaires (pour votre secteur, l’ESS ou un autre critère comme la volonté d’agir par une structure en particulier comme une association), peu importe si c’est dans l’ESS ou dans la voie classique.

Parmi les 3 principales voies que j’identifie :

  • entreprendre (dans l’ESS évidemment),
  • travailler dans le secteur classique,
  • travailler directement dans l’ESS,

l’important est de remplir ces 2 critères.

J’ai pour ma part choisi de commencer dans la voie classique (Audit chez Ernst & Young, Banque d’Investissement chez BNP Paribas, puis Conseil en stratégie et organisation chez Exton Consulting, spécialisé dans les services financiers). Un des conseils qui a notamment fait la différence est celui d’un membre du Conseil d’Administration de CARE France (dont je n’arrive pas à retrouver le nom…), venu à une conférence sur le campus d’HEC pour la majeure Alternative Management en 2009/2010. En substance, ne venez pas directement dans une ONG ou un acteur de l’ESS avec vos deux stages et votre bonne volonté, allez travailler chez des acteurs classiques de référence dans le domaine qui vous plaît pendant quelques années, et venez apporter ensuite ce qui manque encore souvent dans l’ESS, des compétences et de l’expérience.

J’en suis très content aujourd’hui pour deux raisons : 

  • j’ai appris énormément dans le secteur qui me plaisait, et acquis des compétences importantes dans de nombreux métiers (Excel, communication écrite et orale, analyse de données, de processus, marketing, etc.), 
  • j’ai rencontré des personnes du secteur, le plus souvent dans le secteur classique mais aussi quelques-unes dans l’ESS (exemple d’une mission pro bono d’Exton avec le Rameau pour Initiative France), avec qui je peux toujours échanger de manière enrichissante

Pour moi, c’est une voie assez sûre et avec un certain confort (rémunération en moyenne la plus élevée des 3 voies). Surtout, cela assure un rythme d’apprentissage généralement soutenu. On peut le voir comme une manière de détourner la pression actionnariale sur les salariés en exigence et opportunité d’apprendre vite. Cette pression est selon moi moins présente en moyenne dans le secteur de l’ESS, de par la moindre pression des actionnaires / sociétaires / parties prenantes, et de niveaux de rémunération inférieurs qui freinent en général les Directions. Cela ne signifie pas qu’elle y soit absente ni qu’il y ait des cas de burn out par exemple. 

Dans le cas du Conseil que je connais le mieux, vu le tarif à la journée de ces cabinets, vos clients (qui peuvent être de l’ESS) attendent plus de vous sur une durée réduite que beaucoup de leurs salariés, notamment sur des postes similaires type « chef de projet » qui peuvent être ouverts aux jeunes actifs. Il y a moins d’autonomie qu’un entrepreneur ou beaucoup de structures de l’ESS, mais un fort transfert de connaissance lié à l’encadrement important des chefs de mission.

Le rythme de travail n’est toutefois pas toujours sain à long terme, même si on peut y passer par ailleurs de très bons moments et nouer de belles relations. J’ai toujours eu en tête mon objectif initial de la Nef et de la finance éthique pendant mes premières années, et cela a été source de frustration (combien de temps à améliorer de quelques points de pourcentage le PNB ou le coefficient d’exploitation de banques qui détruisent notre planète ?) et d’espoir (il faut tenir, la récompense est à la fin). J’ai tenu 4 ans sur les 5 que je m’étais initialement fixés en sortie d’école, pas par épuisement mais plutôt par frustration/lassitude.

La rencontre avec des acteurs de l’ESS est structurellement moins importante que dans les 2 autres voies, mais elle peut très bien se faire sur votre temps libre. Vu que la tendance est désormais officiellement aux entreprises à mission et à la préservation du climat, vous pouvez même en faire sur votre temps pro (ex : pro bono, développer une spécialisation sur le sujet, etc.)

L’entrepreneuriat, que je connais moins directement, me semble a priori très riche en apprentissage et en rencontres, mais la contrainte économique, au moins à court-terme, est plus forte. La sortie d’école reste un bon moment car plus faible en contraintes (crédit immo, enfants, etc.) Cela peut également être très complémentaire après la voie classique si vous ne trouvez pas votre bonheur.

Commencer dans l’ESS directement a aussi ses atouts. Là encore je connais davantage par témoignages directs et pas par expérience directe. On peut avoir plus d’autonomie (notamment dans les petites et moyennes structures) et progresser plus rapidement. Les salaires sont plus faibles, parfois très sensiblement, et pour des jeunes diplômés la compétition y est donc moins « dure » que dans les classiques cabinets d’audit / conseil / banques d’affaires ou entreprises classiques lorsque l’on veut évoluer. Surtout, en fonction des besoins financiers et envies (début d’une vie de famille, crédit immobilier, voyage…), il devient dur de faire des sacrifices, même avec toute la bonne volonté de « trouver du sens ». A l’inverse, commencer dans du classique et s’habituer à un train de vie confortable augmente la barrière pour franchir le pas de l’ESS. Cf plus bas sur le piège de l’optionnalité.

J’ai remarqué que plusieurs étudiants me disaient que commencer dans le classique représentait une trahison et que ça leur coûterait de ne pas être tout de suite cohérent. Au-delà des éléments ci-dessus, je pense qu’il est intéressant de s’y frotter pour au moins goûter la différence une fois dans l’ESS. Cela évite aussi de fantasmer sur un ailleurs que l’on ne connaît pas lorsqu’on est déçu de son employeur ESS.

Dernier point si l’on commence dans l’ESS, il faut être vigilant à son rythme d’apprentissage. C’est l’inverse du point développé ci-dessus pour la voie classique : en général moins de pression, mais aussi potentiellement moins d’exigence et moins de transfert de compétences. La plus grande autonomie peut compenser, mais il faut alors être capable de s’auto-discipliner davantage. Cela peut être comparé selon moi à faire une classe préparatoire vs suivre les cours à l’université.

J’y ajoute des questions pertinentes à se poser, issues de cet article sur les effets de réseau :

  • Est-ce un emploi dans la ville où je souhaite vivre à long-terme ? (en déménageant, on perd mécaniquement une part de ses amis et de son réseau)
  • Est-ce que j’ai des aspirations similaires à mes futurs collègues?
    • Ce n’est pas dans la voie classique qu’on rencontre – pour l’instant – le plus de personnes intéressées par l’ESS, mais dans le Conseil par exemple on rencontre des gens qui ont de l’ambition, qui veulent souvent participer au développement ou à la création d’entreprises en forte croissance.
  • Est-ce que c’est un environnement où je peux nouer des relations de long-terme?
  • Est-ce que les employés sont fiers de leur entreprise, gardent contact après leur départ ? (cf les réseaux d’alumni qui fleurissent)
  • L’entreprise fait-elle chic sur mon CV ?
    • Contrairement à l’article dont je l’ai tiré, j’ai quand même pris en compte ce critère, en allant chez Ernst & Young et BNP Paribas. C’était pour moi un moyen d’avoir des points de crédibilité vis-à-vis d’interlocuteurs « classiques » car je savais que j’allais aller rapidement dans l’ESS. Et je confirme que ça « rassure » certains de mes interlocuteurs hors ESS : à ne pas négliger donc.
  • Niveau de rémunération
    • Cela peut dépendre de son prêt étudiant notamment, chaque cas est différent. Mais clairement les deux critères que je mets en avant sont largement supérieurs, surtout en début de carrière.

Avant de franchir le pas, définissez vos objectifs financiers et professionnels à moyen/long terme afin de savoir ce que vous pouvez accepter et d’évaluer votre évolution possible

Quels sont mes besoins ? Envies ? Maintenant, mais aussi dans quelques années, avec famille et achat immobilier (ou autres objectifs, je prends le cas type le plus commun). Quelle est la politique et la trajectoire de l’entreprise et/ou du secteur que je veux rejoindre ? Des fonctions que je veux occuper ?

Lorsque vous passez des entretiens, imaginez les évolutions possibles après ce poste et discutez-en clairement avec votre recruteur pour limiter les frustrations d’évolution et de rémunération dans les années suivantes. Après avoir fait -50% sur mon salaire pour rejoindre l’entreprise de mes rêves, la Nef, et après les deux premières années enthousiastes, j’ai clairement senti la frustration salariale et d’évolution monter durant un an. J’ai pu évoluer, mais la chance aurait pu tourner d’un autre côté. Je me suis rendu compte que mon enthousiasme pour le projet était très fort, mais qu’il n’empêchait pas un petit goût désagréable. Je conseille de bien y réfléchir avant, même si rien n’est jamais garanti, afin de l’anticiper.

Enfin, méfiez vous du « piège de l’optionnalité » ou syndrome du « je me garde systématiquement le poste qui me garde le plus de portes ouvertes sans jamais vraiment choisir ce que j’aime »

J’ai côtoyé beaucoup de personnes qui ont “subi” le il faut faire «Bac S », la voie royale, celle qui permet ensuite d’aller dans les filières scientifiques, mais aussi dans les filières plus littéraires, bref de ne pas se fermer de portes. Il faut ensuite faire une classe préparatoire aux grandes écoles, puis une grande école. Mais on ne sait toujours pas ce qu’on veut faire. On va dans le conseil, cela reste généraliste, on découvre de nombreux secteurs, on apprend vite, on finira bien par trouver ce qu’on veut « vraiment » faire. Le risque, très bien décrit dans cet article, est de continuer sans cesse à choisir le non-choix, la voie qui conserve sur les côtés le plus d’embranchements. 

La première question est : si l’on ne choisit jamais un chemin qui nous plaît vraiment, à quoi bon cheminer? Passer sa vie sur des chemins que l’on n’aime pas pour – peut-être, un jour – arriver sur un chemin que l’on aime vraiment, n’est-ce pas un risque trop grand pour notre unique vie? Voir notre vie (ici professionnelle) comme un système de routes avec des passages obligatoires, n’est-ce pas trop réducteur? Pour répondre comme le poète Antonio Machado : no hay camino, se hace camino al andar. No hay camino, sino estelas en la mar (Il n’y a pas de chemin, on fait le chemin en marchant. Il n’y a pas de chemin, juste un sillage dans la mer). 

Mais moi-même, j’ai choisi cette voie, et jusqu’à présent je l’ai plutôt recommandée. La question cruciale devient : quand faire sa “conversion” vers le travail qui a du sens? Le problème est que plus c’est tard, plus c’est difficile.

D’une part, car la distance pour rejoindre l’ESS s’agrandit. La principale distance est financière, et a plusieurs conséquences. La première est tout simplement le salaire. Il n’est pas rare de diminuer de 50% son salaire pour trouver un poste qui nous plaît. C’est un sacrifice important et durable. L’écart avec ses camarades s’agrandit. Après quelques années, l’habitude d’un certain niveau de vie peut se créer, puis viennent les contraintes du crédit immobilier pour un habitat en accord avec le statut, ses camarades d’école, les enfants. « Moins combien de % tu disais ? »

La voie du non-choix est généralement à statut social plus élevé que dans l’ESS. Costume cravate, réunion avec des gens importants, avantages divers, séminaires, je suis très occupé, j’ai une semaine de dingue (même si on peut aussi le vivre dans l’ESS!), etc.

D’autre part, et plus profondément, notre identité ne sort pas indemne de la voie du non-choix. On assimile les codes et la pensée de nos pairs et de nos clients. On sort avec eux, on déjeune avec eux, on pense de plus en plus comme eux. On devient quelqu’un d’autre que ce qu’on voulait être au début. Sans bruit, sans crise, mais surtout sans choix conscient. Car si on peut toujours débattre de quelle est la meilleure vie, la vie bonne, si le « eux » ci-dessus n’est pas a priori moins bon que ceux qui font le choix du travail “avec du sens”, le problème est pour moi de ne pas choisir consciemment son parcours. Or les effets de contexte, de réseau, sont très forts, souvent beaucoup plus que ce qu’on ne l’imagine. Cet article en fait une liste impressionnante.

Il est donc très compliqué de conserver ses idéaux, sa volonté initiale. Choisir son environnement, ses débuts de carrière, c’est choisir – au moins en partie – celui ou celle que l’on va devenir. Le danger est de croire que l’on reste le même, que l’on se façonne délibérément alors qu’on est aussi façonné par l’environnement. La citation suivante de Nassim Nicholas Taleb, dans son discours aux jeunes diplômés de l’Université américaine de Beyrouth, me semble importante à conserver à l’esprit :

“For I have a single definition of success: you look in the mirror every evening, and wonder if you disappoint the person you were at 18, right before the age when people start getting corrupted by life. Let him or her be the only judge; not your reputation, not your wealth, not your standing in the community, not the decorations on your lapel. If you do not feel ashamed, you are successful. All other definitions of success are modern constructions; fragile modern constructions.” 

« J’ai une seule définition du succès : vous vous regardez dans le miroir chaque soir, et vous vous demandez si vous décevez la personne que vous étiez à 18 ans, juste avant l’âge à partir duquel les personnes commencent à être corrompues par la vie. Laissez-la être votre seul juge ; pas votre réputation, pas votre richesse, pas votre statut dans la communauté, pas les décorations sur le revers de votre veste. Si vous ne vous sentez pas honteux, vous avez réussi. Toutes les autres définitions du succès sont des constructions modernes ; de fragiles constructions modernes. »N’hésitez pas à partager, commenter et taguer les personnes à qui vous pensez en lisant cet article. Je suis également disponible pour échanger sur le sujet et les autres de ce blog par email financeethique.eu@gmail.com

Le modèle économique d’une banque sans taux d’intérêt, la JÄK Bank

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La JAK est une petite banque réunissant environ 38 000 membres, une trentaine de salariés, pour 170 millions d’euros d’actifs

Venez fouiller avec moi dans un rapport annuel en suédois armé de google translate 😉

Elle dispose d’une trentaine de salariés, principalement à son siège de Skövde, et une agence à Orsa. Il s’agit de deux petites villes, il n’y a pas d’implantation à Stockholm ou une des autres grandes métropoles suédoises.

Elle compte environ 700 bénévoles et 24 groupes locaux qui servent de relais partout en Suède.

D’où vient l’argent? Des membres, qui déposent dans des comptes épargne environ 160 millions d’euros, et en parts sociales de la coopérative (capital) environ 10 millions d’euros.

Où va l’argent?

  • 93 millions d’euros se destinent à des prêts aux membres
    • 84 millions d’euros sont pour des prêts immobiliers à des particuliers,
    • Il y a également des petits prêts sans garantie, à partir de 5 000 couronnes / 500 euros
  • 46 millions d’euros dans des obligations (pas de détail)
  • 10 millions d’euros sont placés en dette publique suédoise, ce qui rapporte à la JAK des intérêts :
    • 7,5 millions pour les collectivités locales
    • 2,5 millions pour l’Etat suédois
  • 10 millions d’euros à des établissements financiers :
    • 9 millions dans “autres banques”
    • 900 000 € dans Nordea, un des principaux groupes financiers scandinave, détenu jusqu’en 2013 à 20% par l’Etat suédois
    • 600 000 € dans Ekobanken, la banque éthique suédoise, similaire à la Nef en France  [lien article blog sur Nef]
    • Mon interprétation est que les “autres banques” à qui la JAK confie une partie de ses dépôts sont moins éthiques qu’ekobanken mais offrent des taux d’intérêts supérieurs, qui sont pour l’instant cruciaux pour la survie de la JAK. En 2015, les sommes déposées dans des établissements financiers était de près de 20 millions d’euros. Les taux ayant chuté, la JAK les a mis davantage dans la dette publique et les obligations, probablement plus rémunératrices
  • 6 millions d’euros déposés à la banque centrale suédoise (ce qui n’est pas sans poser problème ces dernières années à cause des taux négatifs allant jusqu’à -0,4% imposés par celle-ci).
  • “Frais payés d’avance et le revenu accumulé” : 3 millions
  • 1 million d’euros : immobilisations corporelles et incorporelles

D’après le document de Miguel Ganzo (datant de 2006, mais le nombre de membres est resté stable depuis), environ 20 000 membres épargnent, 5 000 empruntent.

Côté compte de résultat, après de nombreuses années de bénéfices modestes, la JAK vit une période difficile.

Elle a en effet réalisé des investissements informatiques et réglementaires (obligatoires) importants au moment où les taux sont devenus négatifs ou très faibles, ce qui engendre des pertes depuis 3 ans

La JAK génère environ 2,4 millions d’euros d’intérêts (issus des obligations vues ci-dessus), et près d’un million d’euros de commissions, issus des cotisations des membres, frais de dossiers et commissions sur les prêts. C’est le principal paradoxe de la JAK, elle qui lutte contre les intérêts en économie, elle ne peut pour l’instant exister sans faire payer d’intérêts à l’Etat suédois ou d’autres établissements.

Les charges représentent environ 3,4 millions d’euros (locaux, salaires, amortissements, etc.), et les impayés environ 100 000 euros.

La perte opérationnelle est d’environ 200 000 euros chaque année depuis 3 ans. Or la JAK avait déjà accumulé plus de pertes que de gains depuis sa création. Suite à la crise financière, les autorités bancaires suédoises ont fortement augmenté les montants de capitaux propres dont doit disposer une banque. Elles ont contraint la JAK à prendre des mesures afin de devenir plus rentable et d’augmenter son capital. Ainsi, le remboursement des parts sociales que souscrivent les membres à chaque prêt (voir ci-dessous) qui sont normalement remboursées lorsque le membre finit de rembourser le prêt, seront remboursées avec un délai de 2 à 3 ans.

Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à poser vos questions dans les commentaires ou à m’envoyer des mails sur financeethique.eu@gmail.com

Le fonctionnement concret d’une banque sans taux d’intérêt, la JÄK Bank

By | Etude de cas | One Comment

Ceci est le troisième article de la série sur la banque sans taux d’intérêt, les premiers se trouvent ici (http://financeethique.eu/pourquoi-recevoir-ou-payer-des-interets/ et là http://financeethique.eu/banque-taux-dinteret-jak-bank/).

Le fonctionnement concret du système sans intérêt a connu plusieurs variantes. Nous nous concentrerons sur le système actuel.

Le fondement est que l’utilisation et le soutien au système doivent être équilibrés pour chaque personne :

  • On utilise le système en empruntant
  • On soutient le système en épargnant
  • A la fin du prêt, il faut donc avoir épargné autant que l’on a emprunté

Pour mesurer cet équilibre, un système à points a été créé :

  • Un point d’épargne est gagné à chaque fois qu’on dépose pendant 1 jour 1 couronne suédoise
    • Petite subtilité : ce dépôt donne droit à 1 point multiplié par une variable. Si la variable est à 1, alors on a bien un point, si elle n’est qu’à 0,8, on obtient que 0,8 point. Cette variable permet selon la Jäk de réguler l’équilibre entre offre et demande de prêt
  • L’épargnant bénéficie de la garantie sur ses dépôts comme toute banque suédoise. Il a accès à son argent via un espace de banque en ligne gratuit.

Concrètement,

  • Soit on épargne pendant plusieurs années et on accumule tous les points nécessaires à l’emprunt. Cela permet également de se constituer un apport.
  • Soit on n’a pas de points lorsqu’on demande un prêt, et alors on épargne en même temps que l’on rembourse : on a la mensualité “normale” qui rembourse le prêt initial, et on doit en plus verser une “épargne forcée”. Celle-ci est versée sur un compte épargne bloqué jusqu’à ce que l’on ait fini de rembourser le prêt
  • Soit des membres de la coopérative nous donnent des points pour que l’on puisse emprunter.
  • Ces 3 cas peuvent évidemment se mélanger : on dispose d’une partie des points nécessaires car on a un peu épargné auparavant, notre famille nous donne quelques points, et enfin on verse une épargne forcée chaque mois pour atteindre le nombre de points nécessaire à la fin du prêt.

Le processus d’analyse du crédit

L’octroi du crédit suit un processus classique. Il faut vérifier que l’emprunteur est membre de la JAK, qu’il est solvable (peut raisonnablement rembourser le prêt octroyé) et qu’il dispose de garanties (ex : caution, hypothèque).

Par rapport aux autres banques éthiques que nous avons étudié jusqu’ici, en particulier la Nef et Triodos, il n’y a pas de critères éthiques pour étudier la demande de prêt. La grande majorité des prêts sont faits à des particuliers pour des prêts immobiliers. Il pourrait y avoir des critères sur la consommation énergétique des habitations par exemple, mais ce n’est pas le cas.

Quel est le coût au final?

L’emprunteur doit :

  • souscrire 6% du montant du prêt en parts sociales de la coopérative, qui seront remboursables à la fin du prêt. Cela fonctionne comme le témoin d’une course de relais, chaque emprunteur prend un relais le temps de son emprunt puis le redonne à la fin.
    • Ceci est nécessaire afin que la banque ait suffisamment de capital par rapport à ses crédits, un ratio défini par les autorités bancaires.
  • Payer 150 couronnes de frais de dossiers, qui couvrent une partie des frais fixes (locaux, salaires, etc.) et variables (temps consacré à son dossier)
  • Payer un coût estimé à 1,5% du prêt chaque année, soit pour un prêt de 100 000 couronnes sur 10 ans, 1,5% * 100 000 * 10 = 15 000 couronnes
    • Pourquoi 0,015 ou 1,5% ? C’est empiriquement la valeur qu’a trouvé la JAK pour couvrir ses coûts. Cela permet aussi de faire payer différemment un grand prêt et un petit prêt, un prêt court et un prêt long. Si on divisait tous les coûts entre tous les prêts, cela ferait trop cher pour les prêts petits et courts
      • Cette manière de procéder est intéressante, les banques raisonnant plutôt en fonction du client (plus il est solvable / riche, moins il y a de risque de défaut et donc moins je lui fait payer). Mais cela peut entraîner un risque de sélection adverse ou antisélection, à savoir que les clients le plus solvables se verront proposer a priori un taux plus intéressant ailleurs, à l’inverse les clients les moins solvables auront des conditions de taux plus intéressantes à la JAK, et celle-ci se retrouvera avec des clients à risques.
        • Mais c’est un raisonnement purement économique : dans la réalité il y a un garde-fou qui est l’analyse du risque faite par la JAK (limitation des clients les moins solvables – ce qui pose alors le problème de l’accessibilité au crédit) et le fait que de nombreuses personnes ne réfléchissent pas uniquement sur le coût de leur emprunt mais réfléchissent plus globalement à ce que leurs actes financiers impliquent sur la société.
        • Concrètement cela donne un TEG (Taux d’emprunt global) à 3%. Un taux fixe, par définition, qui ne dépend pas du taux du marché. C’est donc parfois plus cher, parfois moins cher que les concurrents.
  • Payer un coût initial d’adhésion (une seule fois par personne) à la coopérative de 300 couronnes
  • Payer un coût annuel d’adhésion à la coopérative de 300 couronnes (gratuit pour les moins de 18 ans)
  • Offrir des garanties quant à sa solvabilité (ex : garantie sur son logement, famille ou amis se portant garants, etc.)

Au total, cela donne (la calculette sur le site est bien faite : https://jak.se/privat/lana/bolan) :

  • Remboursement mensuel :
    • 1 915
      • Dont 834 de remboursement du capital
      • Dont 247 d’intérêts
      • Dont 834 d’épargne bloquée jusqu’à la fin du prêt
  • Intérêts totaux au bout de 10 ans : 15 249
  • Epargne disponible à la fin du prêt : 100 080
  • Taux d’intérêt : 3%
  • Taux d’intérêt effectif (comprenant les frais de dossiers et la souscription de parts sociales) : 3,08%

Remarques finales

On voit d’ores et déjà qu’un défaut du système est cette épargne bloquée, car pour ceux qui n’ont pas épargné auparavant pour gagner des points ou reçu des points, cela peut représenter (au maximum) le même coût que la mensualité. Cela signifie concrètement une mensualité doublée, ce qui semble très compliqué puisque la plupart des acheteurs (du moins en France) s’endettent jusqu’à leur taux d’endettement maximum accepté par les banques, à savoir 33% de leurs revenus. La personne arrive à la fin avec une épargne équivalente au prêt qu’elle a contracté, 100 000 couronnes, mais c’est sûrement au prix de restrictions chaque mois.

Nous verrons dans le prochain article les résultats de cette banque : est-ce viable, et à quel prix? C’est une véritable aventure que je vous propose : plonger dans un rapport annuel bancaire en suédois sans en parler un mot et essayer d’en tirer quelques leçons!

Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à poser vos questions dans les commentaires ou à m’envoyer des mails sur financeethique.eu@gmail.com

Une banque sans taux d’intérêt, la JÄK Bank

By | Etude de cas | One Comment

Vous avez été intrigué par le fait de ne pas payer ou recevoir d’intérêts de votre banque dans notre dernier article (http://financeethique.eu/pourquoi-recevoir-ou-payer-des-interets/)? 

Nous allons étudier aujourd’hui la JÄK Bank, un établissement financier très original puisqu’il s’est construit sur le principe de ne pas facturer d’intérêts aux emprunteurs ni d’en verser aux épargnants. Oui, une banque sans taux d’intérêt !

Elle a deux principaux objectifs :

  1. Proposer un système bancaire à prix coûtant et
  2. Promouvoir un système de coopération économique sans taux d’intérêts, un esprit critique libre des dogmes économiques en vigueur, en produisant notamment du contenu pédagogique diffusé par ses bénévoles.

Nous allons dans cet article étudier rapidement l’histoire et le contexte du projet, ainsi que ses principes et valeurs. La suite de la série permettra de regarder son fonctionnement concret et en tirer quelques leçons.

Pour réaliser cette série d’articles, j’ai lu tous les documents proposés sur le site de la JAK (jak.se) en français, anglais et espagnol, ainsi que résultats les plus pertinents obtenus sur mon moteur de recherche. La liste complète des liens se trouve en bas de l’article.

 

L’histoire et le contexte : la JAK Bank, une banque rurale scandinave née suite à la crise des années 30, qui a décollé suite à la crise financière des années 90 en Suède

 

Les dates clés :

  • 1931 : La JAK est créée au Danemark
    • Suite à la crise des années 30, un groupe de fermiers crée une monnaie locale qu’ils s’échangent à taux zéro. Les autorités interdisent leur activité, ils la reprennent avec la monnaie officielle (la couronne danoise). Après quelques décennies d’activité et des difficultés, l’entité danoise fusionnera avec une autre banque classique. Nous nous concentrerons donc sur l’établissement suédois.
  • 1965 : La JAK est créée en Suède
    • JAK signifie Jord Arbete Kapital (Terre, Travail et Capital) et le nom est complété par “association nationale pour la libération économique”
    • L’établissement est areligieux, apolitique (mais ouverte aux discussions) et sans but lucratif
    • La croissance est lente et le nombre de membres ne dépasse pas 1 000 personnes
  • 1985 :
    • Premier salarié employé par la coopérative
    • Premier groupe local de bénévoles formé à Göteborg
  • 1990 – 1993 :
    • Suite à la crise financière et immobilière en Suède, la JAK constate une forte augmentation du nombre d’adhérents (de 7 000 à 30 000 entre 92 et 94), car les taux d’intérêts augmentent fortement et le système devient financièrement très intéressant. Cela implique toutefois que beaucoup de nouveaux membres ne sont pas portés par la dimension éducative et culturelle du projet. De nombreuses formations sont alors créées et animées par des groupes locaux de bénévoles. Le nombre de membres redescend à 20 000 en 1998 et reprend une croissance régulière jusqu’à maintenant (38 000).
  • 1998 :
    • Les autorités cherchent à mieux réguler les systèmes d’épargne et crédit associatifs
      • La JAK doit alors demander un agrément bancaire et devient officiellement une banque le 1er mai 1998.
      • La JAK change également de nom et de statut pour devenir la JAK Medlemsbank (JAK Members Bank / “Banque de ses membres” soit une banque coopérative). Elle abandonne son statut associatif.

 

Les 6 grands principes mis en avant :

 

  • “Interest-free” ou sans intérêt :
    • La JAK s’affirme contre le fait que quelqu’un puisse gagner de l’argent seulement parce qu’il en a déjà, et dénonce le fait que les prêts à intérêt impliquent une redistribution de ressources de ceux qui n’ont pas vers ceux qui ont déjà, renforçant les inégalités
    • Il faut un équilibre entre les personnes qui empruntent et celles qui épargnent : l’argent ne doit pas juste aller chez l’épargnant et le propriétaire de la banque
    • L’intérêt est défini comme tous les paiements liés à un prêt (que ce soit une épargne ou un crédit) qui excèdent le coût réel et raisonnable que le prêteur doit engager pour le réaliser (salaires, système d’information, locaux, etc.)
      • Il y a donc une distinction entre les coûts de la prestation et la marge superflue contenue dans un taux d’intérêt. L’emprunteur paye le service, comme il paierait une baguette de pain ou un concert. Mais il ne paye pas une personne qui ne fait rien.

Toutefois, d’après un arrêt très récent (22/07/2017) rendu par la justice suédoise, la JAK n’a plus le droit de parler d’elle comme une banque sans taux d’intérêt ou parler de coûts d’emprunts à la place d’intérêts. Son fonctionnement ne change pas, mais cela montre la pression forte du secteur pour éviter les vues divergentes.

  • Education populaire, par le peuple et pour le peuple, afin d’éveiller les consciences sur le fonctionnement du système économique et financier
  • Aucune publicité commerciale (ex : pubs télé), uniquement du bouche à oreille (La JAK a par exemple été notée 91%, deuxième banque la mieux notée dans le classement faifinance.se, derrière la banque éthique ekobanken), des ateliers réalisés par les bénévoles (environ 500), un magazine interne
  • Démocratie coopérative (une personne égale une voix)
  • Fonctionnement sans but lucratif, à prix coûtant :
    • Comme les autres banques, la JAK a des coûts (locaux, salaires, informatiques, provision pour les impayés, etc.), mais elle cherche juste à les couvrir, sans faire de profit ni les redistribuer
  • Une autonomie des marchés financiers :
    • les prêts sont financés grâce aux dépôts d’une multitude d’épargnants, pas d’institutions financières qui peuvent retirer d’énormes montants brutalement comme lors de la dernière crise financière

 

Les valeurs :

 

  • Liberté et égalité des personnes, diversité et coopération
  • Les considérations éthiques sont supérieures aux motifs de profit égoïstes
    • L’argent doit fonctionner comme un moyen d’échange sans intérêt et sans spéculation
    • L’économie doit avoir un effet contre les inégalités entre riches et pauvres
    • La réalité économique doit être subordonnée aux besoins d’une soutenabilité écologique.
      • La JAK s’oppose à une croissance économique illimitée, que soutient la logique des taux d’intérêts
      • En effet, les intérêts composés impliquent une croissance exponentielle : 1€ placé à 1% donnera 20 959€ dans 2 000 ans.

Source : Richesse-et-finance.com

    • Le financement sans taux d’intérêt promeut l’investissement de long-terme, un pré-requis pour le développement durable. En effet, il rend économiquement davantage viable les projets rentables sur une plus longue période, comme les économies d’énergie aujourd’hui.
  • Une économie juste requiert une démocratie où l’opinion de chacun est prise en compte de la même manière
    • Chacun doit pouvoir accéder à l’information qui est nécessaire pour réaliser des décisions éclairées
    • Les débats et discussions doivent être stimulées et respecter les différences de chacun
  • Une économie locale durable est la base pour une économie globale durable
    • L’argent doit être utilisé localement, là où sont les personnes, pour répondre à de vrais besoins

 

Selon la JAK, un tel système coûte moins cher :

  • Pas de dividendes pour les actionnaires
  • Pas d’intérêts pour les épargnants
  • Pas de frais de publicité
  • Les impayés sont moindres car chacun est membre de la coopérative
  • Les coûts administratifs sont eux similaires à ceux des autres banques

 

Nous verrons dans le prochain article comment fonctionne concrètement cette banque!

Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à poser vos questions dans les commentaires ou à m’envoyer des mails sur financeethique.eu@gmail.com

 

Sources :

https://jak.se/sites/default/files/international/dokument/fransksida.pdf

16_JAK Medlemsbank – Cooperativa bancaria JAK – Suecia

https://jak.se/project/france

Pourquoi recevoir ou payer des intérêts à sa banque?

By | Etude de cas | 2 Comments

Entre amis, entre membres d’une même famille, l’usage est de se prêter de l’argent à taux zéro, sans intérêts. La plupart des gens ne pense pas à prêter avec un taux d’intérêt leur permettant de gagner de l’argent sans rien faire, “ça ne se fait pas”. Et pourtant, lorsque nous avons une épargne, la plupart d’entre nous cherchons à maximiser notre rendement, et les banques n’hésitent pas à surenchérir : taux “boosté” à 3% pendant 3 mois, 100€ offert pour l’ouverture d’un compte, etc. Sans compter les comparateurs qui fleurissent pour nous aider à optimiser ce rendement.

Ne pourrait-on pas étendre cet état d’esprit, au nom d’une amitié étendue, de solidarité ou, d’après notre devise nationale, de fraternité? Pourquoi faire à un inconnu ce qu’on ne fait pas à ses amis et à sa famille parce que “ça ne se fait pas”?

Etudions un circuit de l’argent et des intérêts

Si on se rend dans une banque qui nous promet un rendement de 3%, nos 1 000€ deviennent 1 030€ à la fin de l’année : Les 30€ obtenus sans rien faire, d’où viennent-ils? Ce n’est pas un cadeau, quelqu’un a dû les payer. Il s’est sûrement passé ceci : au même moment, une personne a demandé 1 000€ à la banque, elle lui a facturé 1 080€, en a gardé 50 et vous en a donné 30€.

On peut alors se dire qu’on y gagne quand on prête, qu’on y perd quand on emprunte. Mais statistiquement, la majorité des personnes y perdent. En réalisant une étude sur la population suédoise, 90% payent plus d’intérêts qu’ils n’en reçoivent.

Répartition intérêts entre déciles de la population suédoise concentration richesse

Source : Miguel Ganzo, cf lien plus bas

Il indique en rouge les intérêts perçus en milliers de couronnes par décile de la population (chaque décile représente 10% de la population), et en vert les intérêts payés. Seul le dernier décile reçoit plus d’intérêts qu’il n’en paye.

Les données sources ne sont pas disponibles malheureusement et je ne retrouve pas d’équivalent sur Internet pour d’autres pays. Il semble logique : plus on est riche, plus on reçoit d’intérêts, et on sait que les inégalités sont très fortes (50% du patrimoine français est détenu par les 10% des ménages les plus riches).

Pour finir, regardons les deux principaux contre-arguments qui peuvent surgir sur l’absence d’ intérêts :

  • le coût d’opportunité : je veux bien prêter à taux 0, mais à côté j’ai la possibilité de prêter mon argent à des taux positifs, donc je renonce à gagner de l’argent
    • Premièrement, le fait d’accepter de ne pas gagner d’argent est très différent de perdre de l’argent qu’on a déjà, comme l’ont montré les Prix “Nobel” Kahneman et Tversky. Nous sommes beaucoup plus sensibles à la perte de ce qu’on a déjà qu’à un éventuel gain espéré.
    • Deuxièmement, si une communauté suffisamment grande rejoint un système sans taux d’intérêt, nous allons pouvoir également emprunter de l’argent à taux zéro lorsque nous en aurons besoin, ce qui permet d’équilibrer la balance.
  • L’inflation :
    • Investir de l’argent à taux 0 reviendrait à voir lentement son épargne perdre de la valeur, rongée par l’inflation.
    • La réponse provisoire (et pas totalement satisfaisante) à cette problématique me semble être, à ce stade, le faible impact en valeur absolue comme relative, et la diversification de ses actifs :
      • Pour la majorité de la population, l’épargne et le patrimoine sont faibles (En France, les 50% les plus pauvres détiennent 7% du patrimoine total) : toucher 0% ou 1% sur pas grand chose, ça fait pas grand chose. A l’inverse, ils ont donc des besoins d’emprunts importants, et un système à taux 0 leur bénéficierait
      • Pour ceux qui concentrent l’épargne (10% des ménages cités plus hauts, et le 40% du milieu qui détiennent 43% du patrimoine), la diversification des actifs devrait permettre d’accepter une partie à 0%, d’autant plus si cela permet d’emprunter à 0 pour certains projets.
        • C’est déjà le cas avec les comptes-courants en France, non rémunérés même en période de forte inflation, et qui représentent une masse très importante : 429 milliards d’euros en France au T1 2017 (source : Banque de France)

D’accord, ne pas payer ni recevoir d’intérêts semble une idée juste. Et alors? Alors cela a motivé des danois puis des suédois à créer une banque sans taux d’intérêt, la JÄK Bank, que nous allons étudier dans les prochains articles, et qui renverse de nombreux paradigmes bancaires et économiques.

La suite dans le prochain article de la série!

Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à poser vos questions dans les commentaires ou à m’envoyer des mails sur financeethique.eu@gmail.com

Sources :

https://jak.se/jakexplained

16_JAK Medlemsbank – Cooperativa bancaria JAK – Suecia

Kahneman et Tversky : https://www.cairn.info/revue-idees-economiques-et-sociales-2010-3-page-15.htm

 

Finance participative et finance éthique : Analyses et propositions

By | Analyses et propositions | One Comment

La finance participative : introduction et définition d’une révolution financière

Les montants levés via des plateformes de finance participative font plus que doubler chaque année depuis 2013 au niveau européen, passant de 487 millions d’euros (m€) en 2012 à 2 957 m€ en 2014, soit une croissance annuelle moyenne de 146% depuis 2 ans – Wardrop, Zhang, Rau et Gray, (2015). Goldman Sachs estime qu’environ 11 Milliards d’euros, soit 7% des profits annuels des banques des Etats-Unis, pourraient être en danger face aux conséquences de la désintermédiation bancaire dans les 5 ans à venir. (Goldman Sachs, 2015).

Une innovation majeure dans le monde de la finance est donc à l’œuvre. Nous proposons dans cet article, après une brève introduction, de montrer en quoi elle peut améliorer fondamentalement la prise de conscience des enjeux éthiques dans la finance, préciser ses limites (internes ou externes à la finance participative), et enfin proposer des préconisations afin de dépasser ces limites actuelles et améliorer l’impact de cette innovation.

Définissons d’abord la finance participative : selon l’association Financement Participatif France, « c’est un mécanisme de financement, via internet, de projets d’innovation et de création permettant de collecter les apports financiers d’un grand nombre d’épargnants. Ce modèle, qui se caractérise fondamentalement par la possibilité pour l’épargnant de choisir la destination finale de son épargne, finance tous les domaines de la création ».

Il concerne trois formes d’argent :

  • le don
  • le prêt
  • le capital (fonds propres d’une entreprise).

Dans cet article, nous nous concentrerons sur le prêt : le don n’est pas de la finance à proprement parler, et l’investissement en capital peut être traité, tant dans ses apports que ses limites, majoritairement à partir du cas du prêt.

La finance participative peut être qualifiée de révolution à partir de 4 caractéristiques la différenciant fondamentalement des institutions financières existantes :

  • Un accès facilité et agrandi à des opportunités de donner, prêter ou investir : le coût en temps et en argent pour identifier des projets et des personnes à financer, exécuter l’opération et la suivre est fortement diminué.
  • Une transparence sur l’identité des personnes (physiques ou morales) recevant l’argent, contrairement aux intermédiaires financiers qui ne communiquent quasiment jamais sur ce qu’ils font de l’argent déposé sur leurs comptes, hormis les banques éthiques (en particulier la Nef en France, Triodos en Hollande et dans plusieurs pays d’Europe, Banca Popolare Etica en Italie, membres de la FEBEA – Fédération Européenne des Banques Ethiques et Alternatives – voir plus loin)
  • la possibilité de choisir précisément, pour les épargnants, à qui on donne, prête ou investit son argent.
  • Dans le prêt ou l’investissement, l’absence d’intermédiaire traditionnel, le plus souvent bancaire, dans le processus. Nous reviendrons sur la pertinence de conserver ou non cette caractéristique mise en avant par les acteurs de la finance participative.

1      Les enjeux et les apports de la finance participative à l’éthique dans la finance

 

Dans l’activité de prêt, la finance participative propose aux particuliers de financer des projets bien précis, caractérisés par une description des objectifs (quel est mon projet, à quoi servira l’argent récolté, etc.), alors que la finance classique propose en majorité des produits définis par des caractéristiques financières (rendement, risque, liquidité, etc.). Par conséquent, elle apporte un changement majeur qui sert la promotion de l’éthique dans la finance. Elle réintroduit en effet la finalité dans l’acte financier : l’argent est revu comme un moyen de réaliser des projets, et non comme un but en soi, qu’il faut faire fructifier, quelque soit le moyen utilisé. Un produit financier classique, défini uniquement par des caractéristiques financières, masque toute idée de finalité. Il se fonde sur l’idée qu’au bout du compte, ce que la banque fait de l’argent de l’épargnant n’est pas importante, du moment que les promesses financières dans le contrat sont respectées. Ainsi, personne ne cherche à savoir si l’argent de son livret d’épargne a servi à financer le régime soudanais sous embargo (ex : cas BNP Paribas jugé en juin 2014) ou le financement d’installations d’énergies renouvelables. A l’inverse, en voyant à quoi peut servir son argent, l’épargnant peut exercer sa responsabilité et son jugement éthique sur son acte financier.

 

 

Ainsi, le principe même de la finance participative l’incite à se poser des questions, à prendre conscience que tout acte financier met en jeu son éthique personnelle. La finance participative rend le contrôle du choix à l’individu et non des institutions sur la base de processus normalisés (même si le jugement humain peut rentrer en ligne de compte dans ces processus). Or l’éthique a à voir avec un jugement humain (qui est évidemment construit avec des jugements et des normes collectifs, comme la morale), et aucune institution ou processus ne peut être éthique en lui-même ou par définition. Ce n’est qu’en remettant la personne comme décisionnaire que l’on peut réintroduire l’éthique dans la finance : c’est un des acquis majeurs de la finance participative.

 

Cette caractéristique a des conséquences au-delà du secteur de la finance participative : elle crée une dynamique sur l’ensemble du secteur financier traditionnel.

Ainsi, elle permet de légitimer la démarche des banques éthiques sur la nécessité d’augmenter la transparence et la traçabilité de ce qui est financé. En effet, en Europe, plusieurs banques publient tous les prêts qu’elles accordent (Triodos, la Nef, Banca Etica, etc) et permettent ainsi d’offrir une transparence totale aux épargnants. En permettant de savoir à quoi est consacré l’argent, elles permettent à chaque épargnant de se rendre compte que leur argent déposé n’est pas sans conséquences pour la société, l’environnement et de manière générale le monde dans lequel nous vivons. Un placement n’est pas un simple couple rendement-risque (un taux plus élevé allant en général avec un risque plus élevé). Ce rendement est issu d’investissements dans des entreprises, des projets, qui ont eux-mêmes des impacts économiques, sociaux et environnementaux tangibles.

 

La finance participative légitime également l’idée de fléchage de son épargne vers ce que l’on souhaite financer. Les banques éthiques permettent également depuis leurs créations de flécher son épargne. La Nef propose par exemple d’exprimer son choix parmi 3 domaines : environnement, social ou culturel. Mais cela reste une possibilité et non une obligation : elles essayent de remplir au mieux ces souhaits. La finance participative permet elle ce fléchage par construction.

 

Pour les banques non éthiques, nous pouvons détecter des changements de comportement, avec le développement de produits d‘épargne liés à une destination, principalement géographique, et donc un début de fléchage et de traçabilité. De nombreuses banques coopératives françaises ont récemment créé des livrets d’épargne dont l’argument de vente est qu’ils ne financent que des prêts dans la région de l’épargnant.

 

Par extension, la finance participative est un outil pédagogique extraordinaire : n’importe qui peut expliquer aux plus jeunes mais aussi à ceux qui souhaitent mieux comprendre le système financier que la finance consiste à transmettre les moyens de réaliser des projets, de ceux qui détiennent les fonds vers ceux qui en ont besoin, et que tout prêt et tout placement a des conséquences décisives sur le monde dans lequel nous vivons.

 

De manière plus générale, la finance participative permet de faire apparaître en creux le fonctionnement des banques, générer des questions légitimes et favoriser la prise de conscience des conséquences éthiques de la finance.

 

Les institutions financières ont ainsi le pouvoir de façonner le monde à leur guise, selon leurs critères, avec les conséquences sociales et environnementales qui vont avec. Est-il légitime que ce soit ces institutions qui décident de ce qui doit être construit ou réalisé dans le monde ?

 

Nous pouvons en particulier nous interroger sur le fait que ces institutions, à l’échelle mondiale, sont majoritairement des sociétés anonymes détenues par des actionnaires. En étudiant le classement The Banker des plus grandes banques mondiales, nous notons ainsi JP Morgan Chase, Bank of America, HSBC dans le top 5, et le reste du classement est également marqué par un actionnariat majoritairement ou totalement privé (à l’exception de la Chine, marquée par des grandes banques publiques, et de la France, où les banques coopératives, détenues par des sociétaires dont le vote n’est pas lié au nombre d’actions détenues – un homme = une voix – sont majoritaires avec les deux tiers du marché environ en Produit Net Bancaire). Selon les rapports annuels des principales banques, leur objectif est donc le plus souvent de maximiser leurs dividendes, de se développer, de croître. Nous confions donc le choix de ce qui doit être fait dans le monde à des acteurs qui ont pour but de maximiser leurs profits.

 

Cette interrogation revêt deux sous-questions : celui de l’usage de l’argent des déposants, l’épargne préalablement accumulée, mais également la création monétaire, c’est-à-dire les dépôts créés par les banques à l’occasion de l’octroi d’un crédit. La Banque d’Angleterre, qui a publié un bulletin sur la création monétaire au premier trimestre 2014 (Bank of England, Q1 2014), explique ainsi que la monnaie est aujourd’hui principalement créée par les banques commerciales sous forme de dépôts bancaires lorsqu’elles accordent un crédit. Bien évidemment, des contraintes (rentabilité, règlementation, politique monétaire de la banque centrale – notamment le taux d’intérêt) empêchent les banques de pouvoir créer à l’infini de la monnaie, à leur bon vouloir. Il n’en reste pas moins que ce pouvoir de décider quels projets seront réalisés, si l’on financera par exemple une centrale éolienne ou une centrale à charbon, est confié à des institutions privées, dans une sorte de délégation de service public (les banques centrales donnent un agrément aux banques pour qu’elles puissent faire du crédit, et acceptent de refinancer les dettes créées par ces mêmes banques). Ce débat, fondamental pour l’éthique dans la finance, peut ainsi être amené par la finance participative de manière pédagogique. En revanche, la finance participative ne peut y jouer un rôle, par définition, puisque la création monétaire découle d’une décision prise par un acteur agréé et contrôlé, et ne pourrait être le fait d’une foule « votant » de manière décentralisée et non coordonnée comme actuellement sur les plateformes avec une épargne préalablement accumulée. On peut néanmoins imaginer un fonctionnement hybride, avec l’arrivée de banques comme investisseurs sur les plateformes ou de plateformes détenues par des banques, qui prêteraient via ces plateformes (voir notre partie préconisations). La création monétaire resterait un monopole bancaire mais concernerait alors les projets des plateformes. Ainsi, Groupama a récemment signé avec Unilend un engagement d’investir 100m€ sur 4 ans : on peut imaginer que Groupama Banque intervienne en direct prochainement par exemple.

 

2      Les limites de la finance participative

Ces limites peuvent être classées en 3 catégories :

  • 2 macro-limites, externes à la finance participative : création monétaire et inégalités de patrimoine
  • Une limite liée à la finance éthique, qui n’épargne pas la finance participative : comment définir un projet éthique ou socialement responsable?
  • Les limites internes, propres à la finance participative : nous avons identifié 6 points d’attention

2.1    Les macro-limites : création monétaire et inégalités de patrimoine

La première concerne le pouvoir de création monétaire des banques, comme nous l’avons vu ci-dessus. La finance participative ne concerne que l’épargne préalablement accumulée par des personnes physiques ou morales, et non l’octroi de crédit par les banques, qui en ont le monopole. Cette limite est très forte, car elle place la finance participative en tant qu’outil secondaire par rapport aux banques. Nous étudierons plus bas leur possible articulation.

La seconde limite externe fondamentale est celle de l’inégalité de richesse. Elle s’applique à la fois au don, au prêt et à l‘investissement. La finance participative est en effet le règne de la ploutocratie : celui qui choisit est celui qui est le plus riche. Les entrepreneurs qui souhaitent produire leur œuvre ne dépendent pas du nombre ou de la qualité des prêteurs et de leurs avis, de l’élaboration de leur jugement éthique, mais de leur capacité contributive. Bien entendu, il est tout à fait possible d’imaginer que pour des montants modestes,  la réunion de nombreuses petites contributions permette la concrétisation d’un projet. Mais cela ne peut être, statistiquement, que l’exception. Ce sont les personnes aisées qui peuvent financer ces projets, tout simplement parce qu’ils ont plus de ressources financières. Un bref rappel est ici important concernant la part de patrimoine détenue par chaque décile  (10% de la population). Le cas de la France peut être répété avec des résultats similaires ou encore plus concentrés dans la plupart des pays du monde :

article FP FE inégalités

Source : INSEE, Enquête Patrimoine 2010

20% de la population détient 65% du patrimoine, alors que 40% n’en détient que 2%. On ne peut se cacher les conséquences massives des inégalités de richesses sur ce phénomène de la finance participative. Les promesses de « démocratisation » de la finance à travers la finance participative, souvent promues par les plateformes elles-mêmes, doivent être regardées avec prudence voir suspicion. Si la finance participative a sans aucun doute un impact majeur pour favoriser la prise en compte de l‘éthique dans la finance, il ne faudrait pas qu’elle tombe dans une attitude non éthique en réalisant une publicité mensongère. Nous proposons des pistes d’amélioration plus bas.

2.2    Une limite liée à la finance éthique, qui n’épargne pas la finance participative : comment définir un projet éthique ou socialement responsable?

 

Une difficulté supplémentaire intervient lorsque nous avons pris conscience de la portée éthique de tout acte financier. En effet, cette prise de conscience débouche sur une volonté de réaliser un jugement. Mais comment alimenter et structurer ce jugement, quelles sont les bonnes informations pour faire un jugement éclairé et comment les trouver ? Nous retrouvons ici un questionnement qui n’est pas propre à la finance participative, puisqu’il est valable pour tout acte financier, mais qui conditionne l’apport de la finance participative à la meilleure prise en compte de l’éthique dans la finance. Nous n’allons donc pas le détailler mais nous nous devons de le mentionner.

En effet, la finance participative permet de prendre une décision éthique, en choisissant d’accorder son crédit à un projet, en envisageant les conséquences qu’il aura, et sa conformité avec les valeurs du prêteur. On peut alors reprendre 2 grandes théories de l’éthique : la déontologique, qui juge en fonction de principes moraux ; la conséquentialiste, qui juge les actions morales sur leurs résultats, peu importe l’intention et les principes de la personne (dans notre cas, le jugement a priori peut alors porter sur des probabilités de conséquences). La présentation des projets sur une plateforme doit pouvoir répondre à la première approche. Durant la campagne de levée de fonds, les porteurs de projets animent en général leur page de levée de fonds, réalisent de nombreuses actions de communication, ce qui peut faciliter la connaissance de leurs intentions et de leurs principes.

 

Toutefois, cette recherche d’information est coûteuse. La finance éthique nécessite plus de temps qu’un simple benchmark de taux entre livrets d’épargne, et cela par construction : c’est un engagement. Nous pouvons ajouter qu’il existe toujours la possibilité d’être trompé.

 

D’autre part, cette approche ne prend pas en compte les conséquences du financement de tel ou tel projet : cela constitue une des principales critiques des conséquentialistes vis-à-vis des déontologues (si l’on peut schématiser ce débat philosophique complexe ainsi). A ce titre, la présence d’outils d’évaluation d’impacts, notamment socio-environnementaux, peut permettre d’éclairer la décision. Comprendre le nombre d’emplois créés ou les tonnes de CO2 évitées est très utile pour se faire une idée du projet, au-delà de sa présentation initiale. C’est aussi un élément important pour comparer plusieurs projets entre eux, si l’on souhaite par exemple maximiser l’impact d’un financement donné (comment créer le plus d’emplois avec 1 000€ de prêt? Comment éviter le plus de tonnes d’émissions de CO2 avec 500 € de capital ?). Il s’agit clairement d’un axe de travail important pour les plateformes afin d’éclairer les choix éthiques des épargnants.

 

Nous pouvons même, si l’on suit certains auteurs (Gollier, 2009), chercher une comparabilité totale de tous les projets, avec un indicateur unique, monétaire. En donnant un prix à la vie humaine, comme on peut le faire chez des assureurs, en donnant un prix à la tonne de CO2, et à tout ce qui peut être nécessaire d’entrer en compte dans le calcul, on peut calculer une valeur monétaire du projet qui permet une comparaison facile et même automatique. Cette approche peut également être utile dans le suivi des projets, en permettant de constituer un historique et une vérification a posteriori, permettant de crédibiliser les porteurs de projets et les plateformes, comme les scores de réputations se sont développés sur les sites tels ebay.

 

Cette approche est donc très séduisante, néanmoins il présente plusieurs défauts majeurs dont nous ne pouvons livrer ici que 2 exemples : l’estimation implique de choisir un taux d’actualisation de la valeur financière du projet dans les années futures, pour prendre en compte l’inflation et surtout les coûts d’opportunité. A 3%, 100€ dans 20 ans équivalent à 55€ : nous pouvons donc largement minorer les conséquences futures de nos actes actuels, ce qui a de grandes conséquences pour un jugement éthique, qui se préoccupe notamment du long terme. Deuxièmement, le calcul exclut des considérations morales et éthiques qui ne sont justement pas commensurables, parce qu’elles peuvent toucher à l’irréversibilité par exemple (quelle est la valeur de ne plus pouvoir vivre à Fukushima?)

 

Ces approches ont des avantages et des défauts et ne sont pas exclusifs. Il nous semble qu’il s’agit d’un débat essentiel à faire progresser pour que la finance éthique puisse tirer de la finance participative tout son potentiel.

 

2.3    Les limites internes, propres à la finance participative : 6 points d’attention

 

Premièrement, la finance participative est un outil qui peut être utilisé à d’autres fins que la vision éthique que nous avons développé ici. Il n’y a pas d’automaticité entre participatif et éthique. En effet, les caractéristiques financières sont également présentes dans la finance participative, elles ne sont pas supprimées. Il n’y a donc pas substitution pure et simple de la finalité du projet aux caractéristiques financières du produit. Il faut donc dire qu’avec la finance participative, on regarde aussi les éléments financiers, et ne pas avoir une vision naïve d’un choix éthique « pur ».

 

Surtout, certaines plateformes ont rapidement considéré le marché de la finance participative comme un simple actif de plus, au couple rendement risque plus avantageux que d’autres. Elles ont donc, comme Zopa au Royaume-Uni, proposé des produits plutôt que des projets. L’épargnant investit dans un groupe de prêts individuels, qui sont regroupés sur la base d’un scoring et d’une maturité semblable, après une analyse de risque de la plateforme (nous verrons plus loin le problème de la gestion du risque lié à ce mécanisme). La transparence apportée est vue comme marginale, et le choix de l’épargnant est totalement annexe. Nous devons donc ici souligner que la perspective éthique réside dans la volonté de chaque personne de réfléchir et juger de manière éthique. Les initiatives comme la finance participative peuvent aider à sensibiliser, éduquer les personnes, mais elles ne feront pas le choix ni la réflexion pour elles. Plus grave, il faudra faire en sorte que des mauvaises pratiques de certaines plateformes purement commerciales n’entravent pas le développement de ce secteur très prometteur pour la finance éthique.

 

Ensuite, le modèle de gestion du risque des plateformes est un sujet de préoccupation. En effet, les banques opèrent une diversification du risque, sur lequel elles ont beaucoup plus de prise que les épargnants. Une banque, par ses obligations règlementaires mais aussi en application de principes de bon sens, ne « met pas tous ses œufs dans le même panier ». Elle a à disposition des milliers de possibilités d’investissements et ainsi une possibilité de diversifier ses risques de manière beaucoup plus fine et efficace qu’un épargnant individuel. Les plateformes conseillent en général de diversifier leurs placements, mais cela ne peut être suffisant par rapport aux banques : les ordres de grandeur ne sont pas les mêmes.  De manière générale, les produits actuels de finance participative sont plus risqués qu’un livret bancaire : celui-ci n’est pas lié à un projet mais à une institution fortement régulée, qui a accès à des possibilités de financement à court-terme, donc des placements très liquides, mais également très solides (ex : dettes souveraines bien notées).

 

L’autre aspect de gestion du risque concerne les asymétries d’information, qui conduisent aux phénomènes d’anti-sélection et d’aléa moral, d’après un manuel de référence (Mishkin, 2013). L’emprunteur peut par exemple utiliser les fonds pour autre chose que ce qu’il avait promis, ou ne pas dévoiler toutes les informations qu’il devrait. Les intermédiaires financiers ont donc pour tâche la réduction de l’asymétrie d’information. Ils s’appuient sur la relation qu’ils ont avec leur client, ainsi que des analyses statistiques afin de prédire ce risque. Ce travail est beaucoup plus compliqué voire impossible pour un particulier. Il s’agit d’un enjeu important pour les plateformes, sur lequel on manque encore de recul pour juger de leur capacité. Toutefois leur absence de relation de long-terme avec les emprunteurs (gestion au quotidien des flux par exemple) est de nature à fragiliser leur position par rapport aux banques.

 

La cinquième limite interne est celle de la structure d’incitations des acteurs de la finance participative : ils sont payés par les porteurs de projets, comme les agences de notation, et ne prennent pas de risque elles-mêmes, comme le modèle « originate to distribute » qui a facilité la crise des subprime (octroyer un prêt pour le revendre à un investisseur, supprimant l’incitation à bien analyser le risque puisqu’on ne le porte plus).

  • Les plateformes mettent d’ailleurs en avant le fait que les contrats sont entre les parties en présence mais pas avec elles. Elles cherchent à rassurer les épargnants en mettant en avant leur équipe d’analyse de risque, mais comme elles n’investissent pas avec l’épargnant, elles ne supportent aucun risque.
  • Le fait d’être payé par les emprunteurs est aussi problématique pour les épargnants. Bien sûr, de tels agissements peuvent nuire à la réputation, un actif précieux, mais comme l’ont montré les différentes crises bancaires, dont la dernière, ce n’est pas un argument suffisant face aux profits.

 

Enfin, nous pouvons envisager la question de la « fatigue décisionnelle » : a-t-on vraiment envie de choisir tout le temps à quoi sert son argent ? N’a-t-on pas envie de faire confiance à des intermédiaires, en ayant la possibilité de les contrôler? La finance éthique, nous l’avons vu, est coûteuse en temps et en énergie, car il faut chercher et trouver les informations pertinentes puis juger. On ne peut donc pas demander à tout un chacun de choisir systématiquement les projets qu’il souhaite financer. Les banques éthiques, en exposant leurs critères de choix et en publiant l’intégralité de leurs prêts, permettent cette « délégation en confiance », puisqu’on peut contrôler l’usage de cette délégation.

 

3      Préconisations et perspectives pour améliorer l’apport de la finance participative dans l’éthique de la finance

 

Nous allons ici esquisser des préconisations face aux limites que nous avons soulignées, afin d’améliorer l’impact positif que peut avoir la finance participative sur le développement de la prise de conscience éthique dans le monde de la finance.

 

Tout d’abord, concernant les limites externes (limite de la création monétaire et des inégalités de patrimoine), il s’agit de débats politiques et économiques plus larges qu’il faut encourager mais que l’on ne peut traiter ici. Cela nous apprend que pour développer la prise de conscience des enjeux éthiques de la finance, il faut regarder l’ensemble de la société et pas seulement les pratiques financières.

 

Concernant les inégalités nous pouvons néanmoins imaginer une action innovante et correctrice. Ainsi, des plateformes pourraient proposer des fonds d’abondement qui seraient utilisés par des personnes n’ayant pas suffisamment d’épargne pour « voter avec leur argent ». Par exemple, 1% des frais payés par les emprunteurs serait versé dans ce fond, et chaque projet contiendrait une barre de votes. Le projet recevant le plus de votes sur une période d’un mois obtiendrait un montant prédéterminé, apporté par le fond. On pourrait ainsi intéresser une partie importante de la population aujourd’hui exclue de la finance participative (il restera notamment les personnes ne disposant pas d’Internet) et permettre une éducation à la finance et à ses enjeux éthiques grâce à la finance participative. Nous effectuons une autre proposition pour la démocratisation de la finance participative plus bas, en lien avec la structure des incitations.

 

Ensuite, nous préconisons d’enrichir les plateformes d’outils pour évaluer et suivre les impacts des projets, afin de compléter la logique déontologique déjà présente (dans la présentation des projets) par une logique conséquentialiste.

 

Concernant les limites internes, nous voyons une solution dans la convergence entre la finance participative et les banques éthiques. Elles sont légitimes sur le sujet et ont les caractéristiques des banques pour gérer les limites indiquées.

  • Face à l’utilisation de la finance participative dans une démarche purement commerciale ne se préoccupant pas des enjeux éthiques, les banques éthiques pourraient être des références du secteur et utiliser ce nouvel outil à la hauteur de son potentiel de prise de conscience
  • Comme banques, elles répondent aux limites des plateformes de finance participative en termes de diversification, de gestion des asymétries d’information, et de gestion de la fatigue décisionnelle. Leur activité actuelle est en effet de choisir pour leurs épargnants les projets puis de leur faire un reporting transparent de ce qu’elles ont fait avec leur argent. Sous forme coopérative, elles permettent même de s’impliquer pour réagir et améliorer leur démarche.

 

Concernant la structure d’incitation, nous pouvons imaginer de nouveaux type de plateformes où la banque porte au moins une partie du risque afin d’éviter les écueils décrits ci-dessus.

  • A minima,  la banque (ou la plateforme) pourrait systématiquement prêter ou investir dans les projets un certain pourcentage de la levée demandée, afin de mieux aligner les intérêts de la plateforme avec ceux des épargnants. L’expérience de la plateforme « Prêt de chez moi » est à cet égard intéressante. Cette plateforme créée par la banque éthique « La Nef » en France ne crée pas de reconnaissance de dette entre épargnant et emprunteur mais un compte à terme pour l’épargnant, correspondant à la durée du contrat de prêt signé entre la banque et l’emprunteur. Ce compte à terme peut être nanti entre 25% et 75%, c’est-à-dire que l’épargnant peut perdre entre 25% et 75% de son épargne sur le projet. Symétriquement, la banque prend entre 25% et 75% du risque : les intérêts sont alignés.
  • Mais nous pouvons aller plus loin : la banque pourrait prendre la totalité du risque, l’épargnant n’ayant plus qu’à choisir le projet parmi ceux sélectionnés par la banque en sachant son épargne à l’abri. Cela permettrait notamment de démocratiser un peu plus la finance participative en lui enlevant le risque, ce qui la mettrait dans la catégorie des produits d’épargne traditionnels. En revanche, cela enlève une partie de l’intérêt de la finance participative en amoindrissant le lien avec l’emprunteur et la « communauté de destin », notamment le partage des risques, sur lequel la finance islamique insiste notamment. Pour autant, cela conserverait ses principales caractéristiques, l’accès facilité à des opportunités, la transparence et le choix.

 

4      Conclusion

La finance participative est donc un grand progrès pour le développement de l’éthique dans la finance et doit être encouragée. Elle facilite la prise de conscience du pouvoir des institutions financières et de la portée éthique de tout acte financier en permettant de « voir » où va son argent et les impacts qu’il génère. C’est un formidable outil pédagogique et concret qui peut être utilisé avec de nombreux publics.

 

Elle fait face à plusieurs limites importantes, et se positionne donc comme un complément de la finance intermédiée de manière traditionnelle par les banques. Son hybridation avec les banques, en particulier éthiques, constitue selon nous la voie la plus prometteuse pour exploiter son potentiel de prise de conscience des enjeux éthiques dans la finance. En outre, nous avons proposé plusieurs possibilités, dont certaines innovantes, pour lui permettre de surmonter certains obstacles actuels.

 

Bibliographie :

 

Wardrop R., Zhang B., Rau R. & Gray M. (2015) Moving Mainstream The European Alternative Finance Benchmarking Report ; lu sur http://www.jbs.cam.ac.uk/fileadmin/user_upload/research/centres/alternative-finance/downloads/2015-uk-alternative-finance-benchmarking-report.pdf

 

Goldman Sachs, 2015. “Goldman Sachs Study: ‘The Future of Finance. Part 1”, March 3rd 2015 lu sur http://www.ft.com/cms/s/0/bd0e1e4e-c274-11e4-bd9f-00144feab7de.html#axzz3XIdl7OhG

 

Bank of England (2014) McLeay M., Radia A. & Ryland T. (2014) Money creation in the modern Economy, Bank of England Q1 2014 lu sur http://www.bankofengland.co.uk/publications/Documents/quarterlybulletin/2014/qb14q1prereleasemoneycreation.pdf

 

Gollier C. (2009), Finance durable et investissement responsable, lu sur http://idei.fr/doc/by/gollier/fdir1.pdf

Mishkin, F. (2013). Monnaie, banque et marches financiers. Pearson ; adapté par Bordes, Lacoue-Labarthe, Leboisne, Poutineau

Revue de presse de février 2016

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Réflexion sur un secteur :

Initiatives :

  • « Tant que nous ne parlerons pas de l’argent, notre argent restera où il se trouve: sur un livret d’épargne auprès d’une banque non éthique, dans la plupart des cas. »

 

 

 

 

Revue de presse de janvier 2016

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Initiatives :

 

Réflexions :

 

  • Un compte rendu d’une conférence de Paul Dembinski, dont je vous propose un extrait
    • « Il faut cesser de vouloir développer une éthique de la finance (faisant de l’éthique une variable qui s’adapte à la finance prise comme une donnée) pour privilégier une finance éthique : l’éthique est la donnée.
    • Elle est, selon la définition de Paul Ricoeur, la visée d’une vie accomplie, avec et pour les autres, dans le cadre d’institutions justes. L’éthique doit donc être présente au niveau macro, méso, individuel ; elle n’est pas une réglementation : c’est un choix, une volonté.
    • Il faut donc agir sur les réglementations, résoudre la crise de surproduction (finalement classique) que connait la finance. Mais il faut réintroduire aussi cette notion de choix.
    • Agir sur l’enseignement et les savoirs, introduire l’épistémologie (complètement absente des nouvelles techniques financières), l’histoire, enseigner que les techniques financières sont élégantes mais pas absolues, restaurer le doute chez les étudiants.
    • Agir sur les cultures d’entreprise et reconnaître les conflits d’intérêt, la marge de liberté de chaque acteur, et qu’il doit donner un sens à ce qu’il fait (les Pays-Bas viennent d’introduire un serment obligatoire pour les financiers). Particulièrement dans la finance, il faut reconnaître un double dilemme derrière chaque décision : entre la performance économique et l’impact sur les tiers ; et entre la conformité de l’acte et la qualité de l’acte.
    • L’éthique est d’agir en pensant à ceux qui ne peuvent ni vous récompenser ni vous punir.

 

Régulation :

 

 

  • Une vision d’un membre du Collectif Roosevelt sur la régulation des banques :
    • Les institutions financières et les régulateurs croient maîtriser les risques parce qu’ils utilisent des modèles avec des chiffres, mais ces modèles ne sont pas pertinents, car les événements qu’ils essayent de suivre sont trop complexes. L’utilisation de chiffres dans les modèles de risque sert surtout à « donner le change » et l’impression qu’on maîtrise quelque chose.
    • Il faut revenir à des règles très simples qui prennent le problème à la racine et nous dispensent d’avoir à compliquer la régulation pour « faire semblant » : par exemple, exiger un ratio de fonds propres de 20% pour toutes les banques