Compte-rendu de la conférence : « Changer les comportements des banques sur les territoires »

Le 27 mars dernier a eu lieu une conférence organisée par le labo de l’ESS, sur le thème « Changer les comportements des banques sur les territoires », et animée par Philippe Frémeaux, d’Alternatives Economiques. Je vous en propose un compte-rendu en deux parties. Le compte-rendu officiel est disponible sur ce site. Voici la deuxième partie.

Dans la seconde partie, intitulée « Subversion par le bas pour un nouveau système financier, ou les conditions d’un changement d’échelle », 5 nouveaux orateurs étaient présents : Cédric Mignon (Directeur du Développement Banque du Développement Régional Caisse d’Epargne), Pascal Canfin, (député européen en charge des questions de règlementation financière au parlement européen, co-fondateur de l’ONG Finance Watch [désormais ministre de la coopération]), Hélène Combes, titulaire de la chaire du Développement durable et Territoires de l’école des Mines de Nantes ; Nicolas Hazard, président du Comptoir de l’Innovation, structure d’étude et de réflexion sur les financements innovants (lié au groupe SOS).

Qu’est-ce que j’en retiens ?

Le discours positif de Jean-Louis Bancel, qui a insisté d’une part sur le fait que la France est un pays riche avec beaucoup d’épargne et d’autre part que la finance solidaire est certes encore minoritaire mais a réalisé des progrès conséquents sur les dernières années.

Il a notamment indiqué qu’il fallait prendre l’initiative :

  • en appliquant concrètement des idées pour les appuyer dans le débat public, comme l’a fait le Crédit Coopératif en s’imposant une taxe Tobin volontaire appelée « Contribution volontaire sur les transactions financières ».
  • en cherchant à mobiliser plus de fonds pour financer des secteurs à haute intensité capitalistique. L’économie sociale et solidaire ne doit pas se contenter de « la pelle et du balai », en d’autres termes réparer les dégâts occasionnés par les autres acteurs économiques, en finançant les associations, l’insertion, etc.
  • en luttant contre les régulateurs européens sur certains points qui risquent de détruire les initiatives qui ne rentrent pas dans les cases standards, comme les acteurs vus ci-avant

Le discours incisif de Pascal Canfin, qui a parlé de son expérience de député européen, ce qui l’a amené à co-fonder l’ONG Finance Watch pour contrer le lobby des banques auprès des décideurs politiques.

Il a notamment fait 3 constats:

  • Les discussions sur l’encadrement des fonds spéculatifs en 2009 ont fait l’objet d’un lobbying massif des banques. Or personne ne venait avec des arguments différents de ceux des lobbyistes. L’information des députés était donc univoque
  • Les positions des banques mutualistes/coopératives sur la plupart des projets est la même que les grandes banques d’investissements : le Crédit Agricole milite avec Goldman Sachs pour éviter de réglementer les produits dérivés
  • Il n’y a en particulier pas d’équivalent de Greenpeace ou d’Amnesty pour la finance, d’où un appel trans-partisan pour créer Finance Watch

Les missions de Finance Watch sont :

  • Proposer une contre-expertise face aux lobbyistes bancaire. Son directeur est un ancien chargé des produits dérivés de BNP et UBS
  • Développer un contre-lobbying, avec un ex-avocat de Goldman Sachs
  • Communiquer au public des visions du monde différentes des économistes des banques:
    • Qu’est-ce qu’une banque ? Qu’est-ce que la finance?
    • Critique de la doctrine de la liquidité permanente par André Orléan par exemple

Il existe 3 leviers pour faire changer les choses :

  • L‘intérêt privé : le bilan de 20 ans de dérèglementations est que cela a bénéficié aux grandes banques d’affaires, pas aux banques mutualistes/coopératives qui se sont lancées dans les nouveaux marchés en retard et avec des échecs cuisants (Natixis, Calyon, etc.)
  • La responsabilité inpiduelle: il faut développer l’éducation populaire pour que les citoyens agissent, notamment avec leur argent
  • Les règlementations : interdire ou limiter ce qui est nuisible. Un des grands défis de cette partie est que les mutualistes/coopératifs ont les mêmes positions que les banques d’affaires comme Goldman Sachs. Cela pose la question de la gouvernance de ces banques, où certaines filiales (Banque d’investissement) ont pris le pouvoir sur les banques de détail régionales, leurs managers et les sociétaires-propriétaires.

Le discours défensif de Cédric Mignon, qui a mis en avant qu’il était très coûteux pour une banque de s’occuper des plus démunis, à cause du travail d’accompagnement, et qu’il lui fallait d’abord gagner de l’argent avant de le réinvestir dans ce type de projets. D’autre part, le métier de banquier est devenu industriel, impliquant une standardisation qui est néfaste pour les porteurs de projet avec peu de moyens.

Hélène Combes a développé l’idée qu’il fallait repenser la fonction bancaire, qui a un rôle « d’accoucheur de projets » mais aussi une délégation de service public via l’émission de monnaie.

Elle a aussi déploré le manque de prise de conscience sur le fait que les sociétaires ou clients étaient des fournisseurs essentiels pour les banques à qui ils louent leur argent.

Enfin elle soutient un droit à l’expérimentation bancaire, au contraire de la tendance à l’uniformisation des règlementations européennes.

Nicolas Hazard a lui expliqué qu’il se concentrait sur le problème du changement d’échelle des entreprises de l’ESS. Celles-ci ont besoin d’accompagnement, de compétences et de moyens financiers. D’où la création d’une société d’investissement avec 10 millions d’euros levés et un potentiel de 20 millions d’euros. L’approche est celle du « capital patient » (terme québécois), engagé sur la durée et qui n’attend pas des rentabilités de 15%/20% par an.

Cela me fait penser au fonds Sens co-lancé par la Nef via la société Nef Capital Ethique Management, lancé en 2008 et qui a le même objectif.

Parmi les questions du public, j’ai notamment retenu celle d’André Jaunay, fondateur de France Angels qui soutient notamment les initiatives des plateformes de financement participatif pour une règlementation adaptée. Il a déploré que l’ESS bouge peu sur ces sujets. Malheureusement, la question a été prise comme une simple volonté de désintermédier la finance et donc une attaque contre les banques (dont le Crédit Coopératif représenté par Jean-Louis Bancel)

Pourtant, les banques coopératives sont à mon sens les plus légitimes sur ces sujets, avec notamment le principe d’argent comme moyen dans le but de faire émerger les projets des sociétaires. Ainsi, une caisse du Crédit Agricole (même si les valeurs mutualistes du Groupe Crédit Agricole ont perdu de leur vigueur, voir ci-dessus), Pyrénées-Gascogne, est l’opérateur bancaire soutenant Friendsclear, le pionnier de la finance participative en ligne en France. D’autre part, la Nef, en partenariat avec Xetic, lance un pilote de sa plateforme en Rhône-Alpes, et SPEAR est déjà lancé.

Enfin, la conférence s’est terminée par le lancement d’une proposition par Claude Alphandéry (entre autres fondateur de France Active) d’une règlementation sur la transparence géographique des crédits octroyés par les banques. Il s’agit en fait d’importer et d’adapter le « Community Reinvestment Act » des Etats-Unis, qui impose que les banques publient la localisation et le montant des prêts dans différents quartiers pour éviter la discrimination des quartiers défavorisés. Un alter-mardi y a été partiellement consacré, un compte-rendu devrait suivre.

[Cet article a été originellement publié le 17/06/2012 sur financeethique.blogspot.com]

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