Compte-rendu de la conférence : « Changer les comportements des banques sur les territoires »

Le 27 mars 2012 a eu lieu une conférence organisée par le labo de l’ESS, sur le thème « Changer les comportements des banques sur les territoires », et animée par Philippe Frémeaux, d’Alternatives Economiques. Je vous en propose un compte-rendu en deux parties. Le compte-rendu officiel est disponible sur ce site.

Dans la première partie, intitulée « Ils ont changé le paysage et veulent aller plus loin », 3 acteurs de la finance solidaire se sont présentés : Catherine Barbaroux (présidente de l’ADIE), Anne Florette, (Directrice Générale de France Active) et Jean-Pierre Worms, (Vice-président fondateur d’Initiative France). Voici ce que j’en ai retenu.

Que fait l’ADIE ?

L’ADIE est la principale association de micro-crédit en France. Elle prête à des entrepreneurs ne disposant pas des moyens de lancer leur activité (chômeurs, prestataires du RSA, etc.). Elle fait aussi des prêts d’honneur (à taux 0) pour aider les entrepreneurs à développer leurs entreprises. Ses ressources proviennent de la plupart des banques actives en France.

Ses chiffres clés :

  • 12 000 crédits octroyés en 2011, d’une durée comprise entre 18 et 24 mois, pour des montants entre 3 000 € et 6 000 €
  • 28 000 crédits en cours de remboursement, pour un encours de 55 millions d’euros

Qu’est-ce que je retiens de l’intervention?

Le modèle est structurellement déficitaire si l’on regarde seulement l’association mais il est très rentable pour la société dans son ensemble.

  • Le coût par prêt octroyé est supérieur à un prêt classique : en effet, il est nécessaire d’accompagner les porteurs de projets, plus que des entrepreneurs classiques. L’ADIE met ainsi à disposition un réseau de 130 antennes de proximité, animés par 450 salariés et 1 800 bénévoles.
  • Le chiffre d’affaires (intérêts versés par l’emprunteur) de chaque prêt est faible puisque les montants des prêts sont plus petits que les crédits classiques.
  • Cependant, d’après Catherine Barbaroux, le coût de retour à l’emploi via l’ADIE est de 2 000€ contre 17 000 à 20 000€ pour les dispositifs publics (selon un rapport de l’Inspection Générale des Finances)
  • Les collectivités locales ont donc fortement intérêt à aider l’ADIE, car elles versent par exemple le RSA. L’ADIE leur permet de faire des économies. Cependant, la non-coordination des collectivités locales engendre une surcharge de travail administratif importante : plus de 1000 conventions sont gérées chaque année.

Il y a encore beaucoup d’entrepreneurs qu’il faudrait aider, mais le micro-crédit n’est pas un outil miraculeux : tout le monde ne peut ni ne veut être un entrepreneur. L’INSEE estime que la population cible est comprise entre 150 000 et 180 000 personnes: il y a donc un potentiel important de développement.

Que fait France Active ?

France Active est un réseau d’accompagnement et d’aide au financement des entrepreneurs. D’autre part, elle collecte des ressources pour soutenir ces porteurs à travers des garanties de prêts bancaires et des prêts à taux préférentiels.

Chiffres clés :

  • 7 000 projets
  • 200m€ de financements garantis ou prêtés
  • Réseau : 40 Fonds territoriaux, 500 salariés, 2 000 bénévoles
  • Ressources :
    • Collectivités territoriales : 29%
    • Etat : 24%
    • Caisse des Dépôts et Fonds social européen : 19 % et 15 %
    • Autres partenaires, notamment privés : 13 %

Qu’est-ce que je retiens de l’intervention?

  • Il existe un fort potentiel de développement : 75% des créateurs ne sont pas accompagnés, les associations et entreprises solidaires représentent des potentiels pas assez utilisés
  • L’intérêt des banques pour la création d’entreprise a augmenté sensiblement depuis 2/3 ans
  • Il faut augmenter les liens entre la collecte d’épargne et les projets. Cela peut passer par le développement de produits montrant ces liens. On peut également penser à la finance participative.
  • Il n’y a pas de sélection des projets avec des critères sociaux ou environnementaux : le critère principal est de créer des emplois.

Que fait France Initiative ?

France Initiative a le même type d’activité que l’ADIE mais le fait avec un public un peu moins pauvre. Elle réalise principalement des prêts d’honneur (à taux 0 et sans garanties) qui permettent de capitaliser les entreprises (dont les deux tiers sont créées par des chômeurs) et attirer des emprunts bancaires

Chiffres clés 2010 :

  • 150 millions d’euros de financement, 17 000 entreprises financées, pour un montant de prêt moyen de 8 000 euros.
  • 2/3 de chômeurs parmi les entrepreneurs financés
  • Réseau d’accompagnement : 241 associations locales, 16 000 bénévoles
  • Les ressources proviennent majoritairement des collectivités locales. L’Etat, la Caisse des dépôts et d’autres partenaires privés complètent les financements.

Qu’est-ce que je retiens de l’intervention?

Jean-Pierre Worms a particulièrement insisté sur le fait que l’économie, ce n’est pas que de l’argent, c’est beaucoup de confiance et de relations. Les entrepreneurs réussissent beaucoup mieux lorsqu’ils sont accompagnés, soutenus. Plus généralement, il ne faut pas sous-estimer les relations de don/contre-don, au-delà des relations contractuelles et d’argent.

Encore une fois, le potentiel de développement pour des acteurs classiques est souligné.

  • Les freins principaux sont l’ignorance réciproque et la standardisation des process bancaires :
    • Les banques et les entrepreneurs modestes se connaissent mal, ce qui génère une méfiance. Deux tiers des entreprises ne sont pas bancarisées au bout de 3 ans
    • Les projets ne rentrent pas dans les cases des banques, car leurs critères sont trop rigides ou non adaptés
    • Le potentiel de rémunération pour les banques existe, mais principalement sur les services bancaires à l’entreprise, pas sur l’activité de prêt elle-même

Les propositions pour avancer :

  • améliorer la connaissance réciproque entre banques et porteurs de projets
  • augmenter la transparence de ce que font les banques avec les flux qu’elles manipulent : où collectent-elles l’argent ? où le redistribuent-elles ?

Commentaires

Ces acteurs montrent qu’aujourd’hui la finance solidaire n’est pas une finance éthique dans le sens où je l’ai entendu jusqu’à présent : pas assez de transparence, pas de choix de valeurs au-delà de la solidarité, et un aspect démocratique souvent absent.

  1. Ainsi, la transparence n’est pas un élément structurant. La directrice générale de France Active, Anne Florette, comme le vice-président de France Initiative Jean-Pierre Worms indiquent explicitement que c’est un manque, et qu’il faut développer des produits valorisant le lien entre les ressources financières et les projets.
    1. Ce n’est pas un problème de disponibilité de l’information, puisque ces acteurs travaillent justement à bien connaître leurs clients, et vont même jusqu’à faire des études d’impact social (ADIE). Les rapports annuels donnent d’ailleurs une partie des informations, en mettant en avant des témoignages d’entrepreneurs par exemple.
    2. C’est sans doute plus un problème de demande de transparence de la part des financeurs, qu’ils soient privés (les banques qui prêtent à l’ADIE, c’est-à-dire à peu près toutes les banques en activité en France) ou publics (les collectivités locales, l’Etat, le fonds social européen, la Caisse des Dépôts, etc.). Ce sont alors aux clients ou sociétaires (pour les banques) et aux citoyens (pour les établissements publics) de se manifester pour demander : d’où vient l’argent, et quels projets finance-t-il ? Cela pourrait d’ailleurs déboucher sur des produits en partenariat avec des institutions financières ou des plateformes de finance participative ou crowdfunding comme SPEAR.

     

  2. Paradoxalement, ces acteurs partagent la solidarité comme valeur commune (ils aident les plus démunis), mais ne demandent pas que les projets eux-mêmes soient solidaires ou porteurs de valeurs
      1. Ainsi, il n’y a pas de sélection des projets : toute activité légale semble encouragée, sans regarder si elle peut heurter le principe de solidarité ou d’autres valeurs. Il ne semble pas y avoir non plus de volonté d’améliorer les projets dans les dimensions sociales ou écologiques. Il est vrai que les porteurs font eux-mêmes partie des plus démunis. Une sensibilisation dans ce sens pourrait toutefois être souhaitable.
  3. Enfin, la capacité de maîtriser l’outil financier fait a priori défaut. Les emprunteurs notamment n’ont pas de capacité pour agir dans ces associations, et sont surtout dans une position d’aidés, de bénéficiaires. Côté financeur, les banques ou collectivités locales derrière ces acteurs ne semblent pas offrir d’informations ni de possibilité d’agir a priori.

Enfin, il existe un fort potentiel, souligné par les différents intervenants, auxquelles les banques ne s’intéressent pas assez. J’y ajoute la remarque qu’a faite Jean-Louis Bancel, président du Groupe Crédit Coopératif, lors d’une autre conférence (compte-rendu à venir : « Banque Ethique : antinomique ? ») : « il y a beaucoup à manger dans les poubelles des banques ».

[Cet article a été originellement publié le 4/05/2012 sur financeethique.blogspot.com]

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